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TUCUMAN (Argentina) en 12 semaines: 15 sept-6 déc

Pour voir quelques photos cliquez sur les liens suivants:

- Les Argentins et le foot : une passion:

http://sdrv.ms/12uAFi5

- Ecoles rurales-Ateliers biologie-Spectacles:

http://sdrv.ms/R1pmez

- Les petits riens :

http://sdrv.ms/RyJ6rj

Les Argentins et le foot : une passion !

La passion est une obsession, une répétition sans fin, un truc qui fait que l'on est deux sans le vouloir, ça se colle à nous sans cesse, c'est partout. Ça fait souvent hurler les tripes, et vous fait faire des sauts ridicules dans le salon, sur les terrains, les tribunes, les bras crispés et tendus, le cou gorgé de sang, la bouche en grand trou.

Dans tous les cafés il y a des télévisions et, sur ces télévisions, il n'y a que des terrains de foot. Dans n'importe quel journal (... sauf le monde diplomatique version castillane) il y a 1/3 de papier qui ne sert qu’à parler de la « pelota » (ballon rond). Le foot déborde et dégouline de toutes les radios, des bouches des taximen, des trop nombreuses chaînes sportives, 24h sur 24.

La passion c’est 200 parents qui viennent assister à un match d’enfants de 5-6 ans, qui hurlent à tue-tête sur chaque action rocambolesque et aléatoire.

Le foot, c'est une hypnose pour certains, un rond-rond quotidien, une véritable overdose à vomir parfois.

Mais le foot c’est aussi une manière de s’unir, de se réunir entre parents, enfants d’un même quartier.

Fernando a créé, il y a 3 ans, avec 5-6 amis passionnés des jeunes et du foot, un nouveau club ; « Le Villa Santillan » au milieu d’un quartier sensible du centre-ville de Tucuman. Beaucoup de délinquance juvénile, d’abandon d’enfants livrés à eux-mêmes sur la rue, drogue et autre. Un outil pour transmettre d’autres valeurs aux plus jeunes, apporter beaucoup d’ivresse de convivialité et de grandes joies. En 2 saisons, le club se fraie sa place au meilleur niveau des juniors de la ville et de la province. Les équipes se qualifient très vite pour les finales de championnat.

Félix et Léo sont accueillis très très chaleureusement dans ce club et participent directement aux matches de la ligue. Nous misons à fond sur cette opportunité de rencontre sociale de jeunes de leur âge ; 3 entraînements par semaine, plus le match le week-end ! Ils sont aux anges et à la fois terriblement bousculés. Le niveau de jeu est très engagé physiquement, et très rapide (bien plus qu’en Suisse). C’est un cauchemar pour Félix qui rentre en pleurant la 1ère semaine des entraînements, il se sent perdu, mais s’accroche, et refait petit à petit surface, pour affirmer sa place.

Léo finit son épopée santillane sur une belle victoire et Félix sur une ½ finale de championnat perdue sur penalties. Nous organisons un grand « asado » (grillades typiques argentines) avec leur 2 équipes , parents, amis et milles gamins qui traînent autour. Ils sont les stars de la fête quand leurs entraîneurs, après une petite allocution devant tout ce monde réuni, leur offrent un maillot du club avec leur no de jeu : le 7 pour Léo, le 5 pour Félix ! Beaucoup d’émotions dans les yeux des deux « suizos ».

Les infrastructures du club (comme tellement d’infrastructures publiques en Argentine) sont extrêmement sommaires ; deux petits demi-terrains, reliés par une tribune, un demi-terrain de basket-hockey, une sorte de champs de poussière, 2-3 quartz en guise d’éclairage. Des toilettes-pissoirs infects, et deux familles de 7 et 5 enfants qui vivent dans une précarité totale, dans ce qui fut peut-être un jour une sorte de buvette du club. Le site est loué par le club. Comme d’ailleurs un second terrain, loué plus loin dans le quartier.

Ce second terrain se trouve en bordure du trafic des charrettes-à-cheval.

Pendant toute la soirée, celles-ci viennent et repartent avec tous les déchets possibles de la ville, et les jettent sur le terrain vague qui cottoie le centre sportif. Parfois on allume les sacs-poubelles avant de repartir, et le ciel s’embrase derrière les buts du gardien. C’est une énorme décharge sauvage qui mord tous les jours un peu plus sur le terrain. Un vendredi soir, une mini-tornade s’est levée d’un coup sur le quartier. Le terrain a été enseveli, joueurs compris, sous une tempête de détritus volants.

Les charrettes-à-cheval sont les éboueurs illicites de la ville, qui survivent en débarrassant chez les particuliers leurs déchets végétaux et autres, en leur trouvant un lieu sauvage sur la voie publique. La ville de Tucuman regorge d’emplacements de décharges chaotiques de ce genre.

Ecoles rurales-Ateliers biologie-Spectacles

Nous terminons notre premier grand block de collaborations de 12 semaines à Tucuman, et partons jeudi matin pour le Chili afin de prolonger nos visas touristiques en Argentine (sortir pour re-rentrer).

L'aventure humaine, artistique et sociale est exceptionnelle. Les rencontres avec gardes forestiers, travailleurs sociaux, bibliothèque, centres culturels, artistes danseurs, clowns, marionnettistes, thérapeutes de mouvement, musiciens, cuisiniers, historiens, forgerons, apiculteur, astrophysicien, enfants de tout bord, directeur d’écoles, enseignants, éducateurs, lieux improbables et magnifiques et que sais-je... est juste difficilement explicable en si peu de mots.

Les spectacles sont des prétextes incroyables à ces rencontres fortuites que rarement nous n'avons l'occasion de faire en Suisse et ailleurs, parce que le rythme de vie ne le permet pas ! La notion de disponibilité des personnes rencontrées, mêlée à celle de curiosité est un cocktail détonnant. Nous avons été choyés dans le suivi de nos rencontres, et nous en sommes parfois bouleversés.

Tout démarre avec l’association “Hermanos de la Tierra” (soutenue par Matecocido de Genève), avec Carlos Molineri, biologiste-écologiste avéré. Des ateliers de sensibilisation à la qualité de l’eau sont organisés dans les écoles rurales de la province de Tucuman. Marie participe aux sorties avec les élèves, qui vont chercher des échantillons de biotopes de leur rivière de village, pour venir les observer et les analyser, avec des microscopes, dans le préau de l’école. L’Université de Tucuman est également un des acteurs dans cette collaboration.

Nos 2 spectacles “Enki, Chanteur d’eau” et “L’homme qui plantait des arbres”, sur les thématiques de l’eau et de la forêt-déforestation, sont proposés gratuitement pour soutenir ces opérations. L'écho est immédiat. Les classes d’école, les bibliothèques, les réfectoires, les granges, les parcs nationaux de préservation de la jungle sont transformés en petits lieux de théâtre, pouvant accueillir 60 à 100 personnes. Le système de miniaturisation des oeuvres fonctionne à merveille, et ajoute un plus à l’improbabilité de l’affaire. Félix et Léo sont impliqués dans le montage et démontage, et participent avec de petits rôles sur cette scène en mouchoir de poche. Marie assure le suivi des contacts, et participe également comme conteuse live dans “El Hombre que plantaba arboles”.

25 représentations ont pu être programmées sur ces 2 mois à Tucuman.

Les questions des ordures ménagères, pollution des rivières est un problème majeur. Ce problème est actuellement délibérément masqué par 2 autres problèmes :

a) une population souvent très mal informée, voir volontairement mésinformée, et non éduquée sur les conséquences directes et indirectes de la pollution de leur propres rivières, et du non traitement des déchets.

La grande majorité de la population, dans les régions rurales, n’a été scolarisée que jusqu’à l’âge de 11-12 ans. Pour beaucoup l’habitude de jeter tout et n’importe quoi dans les champs devant sa porte est encore d’actualité.

b) une habitude au chantage orchestré par les grandes entreprises pour refuser systématiquement de se conformer à des mesures anti-polluantes, sous peine de perdre de la rentabilité et de devoir “licencier en masse (…)”. Un système de petites amendes épisodiques permet de préserver le statut quo, malgré d'importantes protestations, des études d'impact affolantes, etc...

Nous avons longé dernièrement pour aller jouer dans une communauté, la plus grosse usine de traitement de citron de la province (Citrix). Pour produire des concentrés de jus, ils déversent des tonnes et des tonnes de déchets organiques dans la rivière, sans traitement. La rivière est totalement asphyxiée, plus d'oxygène aucun ; plus aucune crevette, ni poisson : rivière morte. De plus la putréfaction est telle que, sur un tronçon de 25 km2, la vie normale est impossible car la puanteur de l'air est intenable. Plusieurs centaines de kilomètres de rivière sont de ce fait contaminés, et cela depuis plus de 120 ans !!! qu'est-ce qui peut bien faire qu'une situation si absurdement scandaleuse puisse perdurer : la CORRUPTION.

Tôt ou tard, dans n'importe quelle discussion, avec quiconque, arrive toujours ce moment du terme diabolique. C'est le venin et toute la tristesse du monde, c'est le moment ou l'être le plus optimiste, le plus résistant, le plus engagé, le plus intègre, suspend son regard dans un profond soupir, et les secondes sont longues... avant de reprendre la discussion. La CORRUPTION.

5ème puissance mondiale dans les années 50, l'Argentine a signé sans le savoir à ce moment-là son arrêt de mort. Un réseau de chemins de fer national le plus performant du continent américain, industrie aéronautique, industrie automobile, navale, de moteurs en tout genre, pompes, pétrole, industrie aérospatiale; lancement de fusées et de satellites, grenier agricole... Un potentiel incroyable.

Le début du démantèlement du patrimoine national, de toutes ces entreprises d'état, de la richesse nationale, en d'autre termes du bien public, coïncide avec l'arrivée des Etats-Unis sur les gros marchés reconsidérés et détournés, comme ceux du forcing pour imposer aux Argentins de cesser de développer leur réseau énorme de train, de le tuer petit à petit de l'intérieur, au profit du développement du transport routiers...privatisé (camions) : ... 10 fois plus cher, moins économique et bien plus polluant..!

Pour oser des changements (bouleversements) monumentaux pareils des services publics , la vision ne peut qu'être profondément fourbe, très bien pensée et délibérément cynique. Le summum du démantèlement, du saccage, est le pic de 2001. La conclusion : un peuple guillotiné sur place par le mauvais clown Menem ; empereur de la privatisation. Un capitalisme foudroyant métamorphosé en néo-libéralisme le plus atroce (les documentaires exceptionnels de Fernando E. Solanas ; “Mémoire d'un saccage”, “Argentine latente”, “La prochaine station”, posent un regard critique d'une force impressionnante sur cette lente descente aux enfers de 30 ans).

Avec l'arrivée de Nestor Kirchner il y a un nouveau vent qui souffle depuis 2003 en Argentine, mais beaucoup reprochent au gouvernement actuel, même si de très importantes avancées sociales, santé, éducation, recul de la pauvreté ont été menées, de préserver et protéger en même temps tout un système de privilèges à l'égard de grands moteurs économiques du pays, tel l'industrie du soja (100% transgénique en Argentine) et d'une sorte de condescendance à l'égard de boîte comme “Monsanto”-véritable dragons des temps modernes. Profil bas également à l'égard de l'exploitation des minerais du pays, ….pourvu que ça rapporte vite et beaucoup de devises pour l'Etat, malgré d'énormes signes de fraudes, d'empoisonnements notoires des faunes et flores pour de longues décennies.

Lorsque nous sommes allés visiter cette plantation de noyers, à Zapallar, en octobre dernier, dans la province de la Rioja, les journaux révélaient un accord secret de vente de l'eau des rivières de toute une vallée (de la taille de Genève à Vevey, soit un tronçon d'environ 100 km), de cette province argentine au profit du Chili voisin, qui également accueille des grosses exploitations minières, ayant besoin de très grandes quantités d'eau pour leur perforations. En d'autres termes, il a été dit du jour au lendemain à tous les paysans de montagne de cette vallée, qu'ils n'avaient dorénavant plus le droit de faire usage de cette eau pour leurs besoins. La vallée est vendue. Point.

Carlos sait que les exemples sont multiples, à l'heure actuelle, de ce genre de pratiques cavalières sur les thématiques environnementales.

A notre échelle, nous avons constaté dans les écoles primaires (essentiellement rurales) qu’elles remplissent depuis peu 3 mandats nationaux ;

1) Le premier est d'éradiquer la faim et la sous-nutrition. Trop de régions défavorisées, ces dernières années ont encore vu mourir des enfants de faim dans les campagnes. Ces écoles assurent donc le petit-déjeuner, le repas du midi, et un goûter pour ceux qui suivent l'école l'après-midi. Dans ces écoles très très simples, il n'y a souvent pas de réfectoire ; on pousse ses affaires sur le côté et on mange avec les copains, chacun sur son pupitre, dans sa classe. La nourriture est de qualité.

Après nos spectacles dans ces écoles, nous sommes toujours invités à manger à la table des profs et assistants sociaux, religieuses et autres collaborateurs scolaires.

Avec le temps, Félix et Léo prennent confiance, et se ruent à la récré jouer avec tous les élèves au foot.

Cette fois ils ont osé nous lâcher et aller manger dans une salle de classe avec leurs potes. Il y a beaucoup de rituels; a) en arrivant à l'école : un salut à la bannière argentine en musique, b) avant de manger : une prière pour la madone, c) puis avant de quitter l'école : rebelote le salut à la descente du drapeau “bi-celeste”. Félix et Léo sont très intimidés et intrigués par tous ces gestes relatifs à la religion. Dans leur club de foot touuuuuuus(!) se disent croyants, et n'arrêtent pas d'embrasser le sol du terrain à chaque entrée sur la pelouse, de saluer 15 fois le ciel avec toutes sortes de bisous farfelus, de positions de doigts précises, et quand l'un d'eux marque un goal c'est encore pire...Pareil pour les chauffeurs de taxi qui tous les 200 mètres se signent en 4, en 8, 3 fois de suite ! Si on filmait de façon accélérée un taximen sur un tronçon de 5km, on aurait la vision d'un samouraï étrange tapant sur une drôle de machine à écrire encore plus étrange. Bref, et donc en classe les élèves sont gentiment initiés à ce drôle de langage.

Cette année le gouvernement a fait rajouter 3 semaines scolarisées supplémentaires à l'agenda annuel. Les raisons ne semblent pas être (d'après le corps enseignant) la volonté d'offrir plus d'études, mais plutôt d'assurer plus de jours annuels de nutrition correcte et d'accès aux soins pour les populations défavorisées.

2) Le 2ème mandat de l'école est de permettre à ces élèves d'être initiés à l'hygiène de base et dentaire. D'avoir de ce fait accès à un premier suivi de santé générale.

3) Et le dernier mandat ...est celui de l'éducation, avec toutes les sensibilisations nouvelles à l'environnement.

Les petits riens :

- Les femmes argentines de type européen sont peu maquillées. Elles ont toutes les cheveux longs et raides.

- En France et en Suisse, on a interdit les distributeurs de soda sucrés dans les écoles.

- A Tucuman dans les écoles publiques de la ville il y a toujours une cantine scolaire qui ne vend que des bombons, du Fanta en 2 litres et du Pepsi en 2 litres. La moyenne des enfants est assez rondelette.

- A 20 ans on a souvent 2-3 dents en moins sur les côtés. A 60 ans il ne reste souvent que 2-3 dents devant.

- Le gaz de la cuisinière et du chauffe-eau nous est livré tous les 15 jours par un coursier en petite moto. La grosse bonbonne tient en équilibre entre son ventre et le réservoir. Parfois il sort une petite ficelle et la fixote à l'arrière de la selle.

- Le prix de la vie argentine est très élevé. Le salaire moyen correspond au ¼ - 1/5 d'un salaire suisse, mais nombre de produits (notamment vêtements, chaussures de marque sont plus chers qu'en Europe.). Un tout petit appareil photo coûtera 3 fois le prix suisse...avec un salaire 4 fois moindre ! Soit un rapport de “12”. La phobie du consumérisme n'a pas encore atteint les niveaux européens.

L'offre en marchandise de tout genre reste beaucoup plus simple.

- Dans la moyenne des maisons, les matériaux de construction, de finition, de mobiliers, d'outillage est très basique. Contrairement à certaines campagnes, la ville est envahie par la camelote du plastique. On va jusqu'à faire des plomberies de robinetterie, entièrement en PVC; pas un joint, pas un pas de visse qui ne tienne, ça me rend mûr...

- Avec le salaire, on se loge, on se nourrit, un peu d'essence pour une vieille voiture, et on laisse venir. Cette sur-occupation (européenne) des agendas n'existe que peu ici. Cette sur-offre d'activités de cours en tout genre ne touche pour l'instant que la tranche très aisée de la population. La flânerie et la contemplation sont encore des notions organiques. Il n'y a pas besoin de prendre des vacances pour les vivre.

- Le tucumanais aime le pain. Vers 18h l'habitude est de sortir au café pour se prendre une “merienda” : café + pâtisseries, puis on soupe en général vers 22h.

- Tout en ayant doublé de prix sur ces 2 dernières années, la viande reste une délicatesse très accessible aux Argentins. Un très bon bout de boeuf coûtera entre 4.- et 8.- euros le kilo. Même dans les pires moments de l'histoire du pays, en dernière date “2001” ou l'apothéose du cynisme des années Menem, un asado entre bons amis sera vécu comme un hors-temps intouchable, un moment convivial sacré qui permet à chacun de se relancer revigorifié dans le chaos.

- Faire la queue au super-marché est un hymne à la lenteur. Le billet le plus important est celui de 100.- pesos (CHF 20.-). Le plus petit celui de 2 - pesos (CHF 0,40.-). Dans la rue les petits vendeurs n'ont que rarement le change sur 100 - pesos. Récupérer sa monnaie prend parfois beaucoup de temps, car le vendeur disparaît, fait le tour de 2-3 boutiques avant de réapparaître.

- Au bancomat il n'est pas possible de retirer plus de CHF 200.- à la fois.

- Un taximan gagne ici 150.- pesos par jour (CHF 30.-).

- L'autre jour en allant au foot avec Félix et Léo, le taximan nous a montré sa plaquette officielle de policier de la ville. Tous les matins jusqu'à 14h il est policier municipal, puis tous les après-midi chauffeur de taxi.

- Il y a des milliers de mini-piscines (pileta) privées dans les jardins. Il y a un record de noyades de jeunes enfants.

- En milieu rural, on va à l'école quand le temps le permet. Nous avons joué dans une toute petite école de montagne aux alentours de Tafi Viejo. Les pluies transforment directement les pistes en baignoires et torrents. Sur 100 enfants, 15 ont pu venir à pied ou en moto ce matin-là. Les autres restent à la maison. Certaines maisons sont à 9km de l'école ! Soit 18km (!) à pied par jour pour des enfants entre 6 et 12 ans. Les profs nous rassurent ; ces enfants sont habitués à marcher très vite !

- Les chiens sont des plaies. Il y en a tellement. Je rêve d'être un Indien de Bornéo, avec des fléchettes empoisonnées, et le soir en rentrant, je me les “sarbacanerais” tous , les uns après les autres, sans regret, jusqu'au dernier. Et l'air de la nuit serait à nouveau dense, frais et tendre.

- La chaleur du contact des tucumanais contraste avec cette phobie à se retrancher dans une maisonnette “sur-barriérisée”. En Argentine, c'est sûr, il y a 3 grosses fortunes nationales : les vendeurs de foutus chiens, les vendeurs de barrière, et les vendeurs de drapeaux nationaux. Même perdu en pleine campagne, on sait pour sûr qu'on est pas au Chili !

- Le galop entre les citronniers et les champs de canne à sucre, c'est magique !

- Tucuman est un jardin tropical, micro-climat chaud, humide. Tout y pousse. Canne à sucre, myrtilles, fraises, kiwis, pommes, poires, première production nationale de canne à sucre, première production mondiale de citrons. Nous partons vers le sud et contournons le “Cerro”(première petite pré-crête de la Cordillère, à 1300m). En remontant légèrement sur le Nord, nous nous enfilons dans un vallon de forêt vierge très dense. La route monte sur un premier plateau à 2000m. Sur les 3 derniers virages, la forêt disparaît et laisse place à une steppe jaunie. Derniers arbustes s'égosillant, rivières et chevaux par troupeaux. 3 minutes plus tard apparaissent brusquement les premiers 4000mètres ; roches, tâches d'herbe, cactus géants. Nous passons un col à 3000 mètres . Seuls quelques ânes sauvages et 2-3 lamas s'affairent sur ces hauteurs. Un peu plus loin, sur le contre-bas nous rejoignons l'Observatoire astronomique de la “Ampimpa” pour une nuit aux étoiles ; soleil, lune, Jupiter et ses satellites au programme. Le télescope fait bien plus que 2 mètres. Léo et Félix gravissent à tour de rôle l'échelle pour se pencher sur l'embout de visée, la coupole du toit de l'observatoire grande ouverte au-dessus de leur tête. Petit grand vertige dans l'immensité.

- Nous avons visité les ateliers du “Ferrocarril” (ateliers nationaux de production, réparation de locomotives, wagons de Tafi Viejo) avec Luis, dernier grand syndicaliste de l'usine. (Il apparaît d'ailleurs dans le film de Solanas “la prochaine station”).

En 1966, à son apogée, 5000 personnes y travaillent. En quelques semaines les ouvriers sont tous remerciés. La petite ville de 20'000 habitants est meurtrie. C'est le début de la privatisation. Les ateliers sont pillés de leurs marchandises par des faux repreneurs. Mais les dizaines de fours des fonderies et tous les outillages semblent avoir été utilisés encore la veille. Tout est là comme si les ouvriers allaient reprendre le travail le lendemain. Et pourtant, il s'est écoulé 45 ans... L'ambiance industrielle est extraordinaire, un titan pétrifié au milieu d'un flic flac...En ville de Tucuman nombreux sont les vestiges de ce genre de mésaventure ; usine sucrière, ateliers en tout genre. Ces bâtiments sont délavés, râpés, creusés par la rouille, défigurés par les tôles qui s'envolent (...et toujours ces vendeurs de barrière qui les quadrillent). Ce sont des cachalots échoués, qui s'enfoncent dans le sol et dans les mémoires, mais n'arrivent pas à pourrir complètement pour se dissoudre une fois pour toute. Ils sont des furoncles au milieu de cette architecture “brique-sans-crépis” dévergondée, fer à béton qui crient dans toutes les directions. Quand on construit ici, on dirait que le mot d'ordre est de ne rien finir, tout est en train de... Mais la vie grouille, au milieu et entre tout ce bordel.

- Les contrastes d'une rue à l'autre sont gigantesques. 3 rues de commerces très chics, puis une transversale de maisonnettes des plus miséreuses, certaines sans dalle, on dort à même la terre. Puis 4 rues de grosses maisons très protégées, un champ, des chevaux, et un énorme guetto barricadé pour 20 villas américaines sur-protégées. Puis des “assentamientos” (=occupations de terre) = suite de cabanons des plus simples, et toujours ces chiens.

- En Europe, il y a parfois des blaireaux morts sur la route, ou des renards écrasés. Ici se sont encore les chiens. Parfois devant un portail, on voit 2 pattes arrières sortir d'un sac plastique. Ou simplement comme une brique on le pose raide au coin.

L'Argentine de Tucuman: un dahu à 5 pattes ?

Un être étrange, 5 pattes comme 5 vitesses de croisière différentes. Des castes aux privilèges réservés et non réservés. Toutes ces formations se côtoient, s'entrecroisent, se tolèrent, collaborent (?) et s'ignorent.

Un accès tellement inégal à l'information, à l'éducation, à la communication, à l'eau potable.

Un réseau de service public qui retourne de l'enfer.

Une situation de manque de confiance très très élevée de la population à l'égard des institutions gouvernementales. Le rapt d'Etat des années Menem est planté dans la chair de chacun, les corps, les esprits, ont été court-circuités avec une grande violence. Sortir des dictatures et se faire violer mentalement juste derrière. Le commun de la classe moyenne a vécu cela comme un hara-kiri civil.

Un pays d'une richesse incommensurable avec une overdose de laissés-pour-compte ; c'est ça le vrai choc.

Pourquoi encore maintenant ce fleuve de relégués ? Comment croire et devoir constater que certains “valent” et d'autres beaucoup, beaucoup moins. C'est cela le gouffre de l'Argentine d'aujourd'hui. On peut vivre en Argentine le nez dans l'opulence européenne, et 2 pâtés de maisons plus loin, 2 villages plus loin, vivre comme au Moyen-Âge. La redistribution est un chantier de décennies.

Les 30-50 tenaires que nous avons rencontrés ces 12 semaines dans le travail reflètent un sentiment local d'espoir-suspicion, encouragés et à la fois sans illusions ; une énergie du toussotement avant-arrière.

L'art et les artistes :

L'art en Argentine existe et les artistes aussi. En général, danseurs, clowns, marionnettistes, musiciens, plasticiens, photographes, écrivains...sont actuellement réfugiés dans l'enseignement , car c'est le seul endroit ou une petite reconnaissance leur est accordée. Depuis quelques années des budgets à l'éducation artistique et ateliers d'expression ont été insufflés dans leur département d'éducation nationale. Mais la pratique de l'art par les artistes est un labyrinthe. Survie, bouts de chandelles.

Les institutions ou associations pour lesquelles nous jouons (bibliothèque de la ville, parc national protection de la jungle, écoles, centre culturel-théâtre...) reçoivent parfois des soutiens du ministère de la culture : ...des sommes comme 20.-, 50 - ou 100.- Euros par mois ! ça aide pour le loyer de ceci ou cela, mais en bref il n'y a rien de rien pour le fonctionnement des infrastructures, des salaires, etc... Donc tous les acteurs de la culture sont "bénévoles". Ils gagnent leur vie dans un autre volet.

Le centre culturel de Yerba-Buena, où nous avons joué un soir, n'a pas de budget pour l'achat de spectacle. Il ne peut que prêter ou louer sa salle lors de concerts, et le public se cotise comme il peut. Donc la fonction première du centre est de proposer des expos-photos, et de servir comme lieux d'ateliers d'expression, de cours de musique... mais pas un seul spectacle n'est proposé !

Tucuman est la 4ème plus grande ville du pays, avec 1,5 millions d’habitants. En arrivant tout le monde nous a parlé d'une ville avec une offre culturelle exceptionnelle. Dans les faits 4-5 théâtres existent, qui proposent 2 soirées de spectacles ou concert par semaine. Parfois, très rarement un ballet provincial se produit. Le théâtre visuel est un domaine quasi inexistant ici. Il y a par contre beaucoup de groupes de musique se produisant dans les cafés. Et bien sûr des méga concerts à 30'000 personnes. Entre deux c'est le no man's land.

Nous ne demandons jamais de cachet, sauf une fois où nous étions obligé de le faire pour des questions administratives. C'était pour l'usine Arcor de bombons, qui organisait une activité de plantation d'arbres pour les enfants d'un quartier. D'après Véro Lujan, marionnettiste, nous avons été très bien payés, soit 1000 - pesos pour 1 représentation (=170.- euros). Elle me dit qu'il est très difficile d'obtenir 500 -pesos pour un spectacle professionnel de marionnettes, souvent elle est obligée de brader à 300 - pesos (=50.- euros!)...

Le luxe de ce voyage est d’être indépendant et autonome au niveau financier. Il n'y a donc pas d'argent en jeu avec les lieux, associations qui nous accueillent, mais des accords tacites de trocs d'expérience professionnelle.

La rigueur et la qualité professionnelles de chacun s'en retrouvent extrêmement valorisées, et les ambiances de collaborations sont d'une richesse et intensité redoutable. Il y a comme le meilleur des intentions et des possibilités qui s'expriment.

Demain, nous partons pour d’autres aventures, dans un premier temps renouveler nos visas touristiques au Chili.

Terrain d'entraînement de foot

Terrain d'entraînement de foot

Parents en folie

Parents en folie

Atelier bioindicateurs

Atelier bioindicateurs

TUCUMAN (Argentina) en 12 semaines: 15 sept-6 déc
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Cuisine scolaire

Cuisine scolaire

TUCUMAN (Argentina) en 12 semaines: 15 sept-6 déc
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