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Laos invraisemblable ou le "Royaume des cabanes" (Oct-déc 2013)

Pour voir quelques photos cliquez sur les liens suivants :

http://sdrv.ms/1kUp6rD

 

Un Grand Merci à To (qui parlait aussi le français !), Saam, Noe et Keo, nos 4 compagnons comédiens de tournée. Ils auront été nos guides et collègues de scène dans cette aventure unique : « …que le Bonheur soit avec vous ! »

 

Laos invraisemblable ou le "Royaume des cabanes" (oct-déc 13)

Vientiane, 5 décembre 2013.

Aujourd’hui Nelson Mandela s’est éteint. Son ouvrage et parcours biographique “Un long chemin vers la Liberté” nous a accompagné Marie et moi sur des milliers de kilomètres de routes défoncées du Laos. Puisse ce pays d’Asie du Sud-Est voir des hommes de cette trempe s’ériger et faire exploser l’étau féodal, et saigner d’un coup de glaive le dragon chinois qui dévore ici tout à triple bouchée.

En quittant début octobre l’Afrique du Sud nous faisons une escale de quelques jours en Thaïlande à Bangkok-la-folle. Urbanisation démentielle, des serpents de béton futuristes slaloment à travers les immeubles de 50 étages en verre. Mégalopole bouchonnée 23 heures sur 24.

Le piéton est expulsé sur des passerelles suspendues, à 20-30 mètres au-dessus du sol sous le métro, au-dessus des 6 voies au centre-ville, dans des tubes de plexi-glass qui sont aspirés à l’intérieur des hyper-mégalo-centre commerciaux archi-luxe. Un air étouffant lourd de moiteur, puis c’est instantanément le frigo de l’air conditionné. Entre les ascenseurs, des voitures sportives de luxe cirées, décolletés charmants, verre de champagne, et toutes les grandes marques de montres suisses. On fait la queue pour y acheter sa monture à 5000.- Euros comme on irait acheter un paquet de chewing-gum au kiosque. La ville est un aspirateur d’énergie, exsangue, elle nous pompe tout et nous essore comme des lavettes. Le fleuve, ses bateaux-pirogues et les multiples parcs à Temples viennent à la rescousse du pauvre touriste-marcheur débutant. On se regonfle un poil, et l’on part à la découverte des cuisines de rue absolument exquises, des vendeurs de jus de fruits, des marchés exaltants. Débute un gymkana déboussolant et passionnant …

Ça y est, après 3 semaines d’attente, les papiers tant convoités nous parviennent par internet. Le ministère du “Tourisme, de la Culture et de l’Information” lao autorise notre entrée sur le territoire, les deux spectacles ont passé la commission de censure. Le lendemain nous atterrissons sur le minuscule aéroport de Vientiane. Marteau et faucille flottent dans toute la ville. Il fait chaud, il fait doux. Notre entrée semble étonnement facile, après tous ces échanges de mail entre les ambassades suisses de Thaïlande, et d’ailleurs. Deux jours plus tard nous nous rendons dans les bureaux de la SDC (Agence suisse pour le Développement et la Coopération) où nous rencontrons To, le directeur artistique de la compagnie laotienne de théâtre d’objet “Khao Niew”, avec laquelle nous allons tourner.

M.Toula Hook qui nous reçoit au nom de la SDC nous présente la logistique qu’il a pu faire mettre en place pour le projet : un mini-bus + chauffeur pour 5 semaines rodéo à travers 6 provinces du Laos, 10 dates programmées dans diverses communautés reculées du pays, ainsi qu’une à Vientiane sur le 1er festival national présentant le développement durable (fortement soutenu par la SDC).

Nous avons maintenant le feu vert du ministère, et un grand “Bonne chance “ de M.Toula, qui nous glisse clairement en catimini “…vos spectacles OK, mais surtout pas d’embrouille… pas un mot de politique. To confirme clairement. Au moins pas d’ambiguïté sur le sujet.

Nous apprendrons petit à petit, par nos rencontres avec différents expat, aventuriers et laos dont certaines langues se délient, presse internationale BBC, réseaux internet associatifs, que ça peut dégommer rapidos selon l’activité que l’on mène dans le pays. Expulsions, enlèvements, disparitions.

Sombath Somephone, figure emblématique laotienne obtient en 2005 l’équivalent du Prix Nobel asiatique pour l’agriculture et développement communautaire (=Prix Ramon Magsaysay), avec son implication et travail innovateur dans le monde rural pour les ethnies minoritaires notamment, mais surtout pour ses visions d’un développement durable viable au Laos ; notions totalement en contradiction avec les intentions des “intouchables du haut”. Le marché hydro-électrique, construction des barrages, l’exploitation des sous-sol (minerais), exploitation des forêts ; tout ceci se passe en vase clos, derrière de grosses murailles, où tout est noté en chinois !

Tout ce qui bouge, qui vivait ici depuis fort longtemps, est déplacé de façon autoritaire. Dans le Nord du pays les laotiens sont en bonne voie, d’ici quelques brèves années, d’être totalement expropriés sur leur propres terres. Les apparatchiks ont les passe-droits pour tout vendre (sous forme de concessions de 50-60 ans), à leurs collègues apparatchik chinois, ou vietnamiens dans le sud.

Pour le coup, nous sommes vite mis au parfum ; nos trois thématiques réunies en vadrouille ; extinction (élimination) des éléphants dans le pays (par Khao Niew”), l’eau et la forêt-déforestation, sont des sujets “totale chasse gardée” des militaires (tout trafic et incommensurables profits confondus).

Fin 2012 a eu lieu à Vientiane un grand congrès international inédit sur le développement durable avec des ONG du monde entier. Mme Anne-Sophie Gindroz, directrice d’Helvetas-Laos (ONG Suisse) est fortement impliquée pour la coordination de l’événement. Un léger vent souffle à l’occasion pour mettre de gros points d’interrogation sur le traitement de ces thèmes dans le pays.

Les sanctions sont directes. Afin de calmer tout désir d’émancipation des associations locales, on décapite en exemple. Elle est expulsée dans les 24 heures.

Sombath Somephone est enlevé par la police une semaine plus tard, devant des caméras de rue. Il ne réapparaît plus depuis…

Le Laos est toujours dirigé par un système totalitaire, où toute opposition est encore interdite. Parti unique. Une oligarchie qui provient à majorité de la classe militaire et qui gère de façon très trouble les portefeuilles ministériels. Le peuple à 80 % rural vit quant à lui sur une économie de subsistance. Des strates de vie à 10’000 lieues les unes des autres.

On comprend mieux Vientiane qui parfois a des allures d’un film de Fellini 2013’, avec des Ferrari et Lamborghini oranges et rouges pétard, qui se pavanent sur les bords du Mékong. Une magnifique Roll’s Royce bleu ciel, décapotable, avec son propriétaire en short de sport, basket rose fluo, grosse montre (helvète certainement) au poignet, qui vient chercher à 7h du mat ses croissants à la boulangerie française.

Mais le Laos est à la fois tout autre.

Un pays où l’on se sent à la fois infiniment LIBRE. L’Espace est vaste, vierge à perte de vue.

7 fois la superficie de la Suisse pour 7 millions d’habitants. Montagnes, forêts, vaste plaine du Mékong qui s’étend depuis Vientiane sur plus de 500km jusqu’à la frontière cambodgienne, dans la région des 4000 mille îles, tout au sud du pays. Un rythme de vie tellement calme.

Dans cette simplicité, une qualité de vie certainement supérieure sur bien des points à l’Occident sur-excité. Un climat clément, où tout pousse. Des gestes de vie que l’on voit directement reliés aux siècles précédents, aux gestes artisanaux qui puisent dans la nuit des temps. C’est le Laos invraisemblable.

Un Laos des rizières, une file indienne d’enfants-corvées-de-bois après l’école, un arrière-pays pratiquement non industrialisé, un rythme véritablement hors stress. Vers 18h dans toutes les rivières et fontaines du pays se sont les femmes et les enfants qui se baignent. Vers 20h c’est au tour des hommes. Et puis sous chaque cahute, on saigne la poule, le canard. On grille la viande, les poissons, on festoie, on boit des coups.

En fait on est assis dans la dernière image des Astérix et Obélix qui croquent leur sangliers ; électricité, téléphone portable en plus, et surtout télévision satellite.

Au Laos on naît sur une moto. Familles entières jusqu’à 6 sur le petit scooter. Comment ne pas ressentir juste du bonheur comme parent lorsque vos gosses s’accrochent comme des petits singes dans vos ventres chauds, en sandwich contre votre dos et celui de la grand-mère, ou assis entre vos jambes, la bobine dépassant à peine par-dessus le guidon, les cheveux dans le vent doré de la fin de journée. Tout motard sans casque comprendra qu’il s’agit là de nectar.

Les laos sont très pudiques, les gestes physiques en public sont extrêmement peu démonstratifs, mais la moto est l’endroit idéal pour rattraper les moments perdus.

Il y a assurément une notion d’insouciance, une légèreté de l’être qui suinte. Il y a ici le plus naturellement du monde cette joie de vivre contagieuse. Je crois que la banale expression occidentale “prise de tête” est quelque chose totalement en dehors de l’entendement chez un lao du monde rural.

On est ici au royaume des cabanes. La plupart sont sur pilotis. Certainement le top pour les marmots. On sort de chez soi par une glissade sur la balustrade, on culbute sur les oies, les cochons et buffles dans leur bain de boue. On saute dans sa pirogue, on part avec les copains pêcher sur le Mékong, chasser, faire les cueillettes de crabes, de cafards, de chauve-souris et de gros asticots, grimper et décrocher les noix de coco.

Mais la fièvre du 21ème siècle guette. Elle est littéralement “photoshopée” sur le décor. Des champignons de technologies surgissent au milieu des brousses :

500 ans avalée en 5 ans !

Le Laos ne vit pas une accélération du temps, mais un déplacement brutal dans le temps.

Les petits axes routiers qui se comptent sur les doigts de la main deviennent des rivières, des rapides de transport ; on se jette dedans et on avance comme on peut, comme ça vient. Il n’y a pas de méchanceté au guidon, au volant, mais il y a l’absence totale de civisme. L’absence totale de la notion du danger face à ce qui ne se voit pas encore. Un virage sans aucune vision n’est jamais un obstacle. Si quelqu’un vient en face, on forcera toujours plutôt que de freiner et se ranger. Les enfants de 3-4 ans sortant de l’école en vélo côtoient les gros camions. C’est jamais grave, on se laisse dégringoler dans les bananiers en contrebas. Les mini bus sont pilotés comme des voitures tamponneuses ; on accélère, on freine. Le frein à moteur en montagne n’est jamais utilisé, « c’est un frein que nous n’avons pas dans nos voitures » me dit le chauffeur, « mais peut-être en Europe oui..( ?) », alors lorsque les freins ont surchauffés et qu’ils lâchent, To se rue et se cramponne au frein à main, tout le monde descend, on laisse refroidir 30 minutes et s’évaporer les vapeurs de caoutchouc brûlé, puis on repart. Dans ces campagnes si tranquilles il n’y a que les occidentaux qui suent de stress. Les gros camions, chargés dans la verticale et qui chavirent régulièrement dans les virages ; « Bo pin niang ! » (= c’est pas grave, c’est comme ça…) est également une notion hors de l’entendement, mais pour un occidental cette fois-ci.

Simplicité inouïe, pauvreté parfois intenable et beauté inexprimable sont des flèches qui nous transpercent à contre sens, comme un vilain qui traverse le champ de bataille au milieu de deux salves d’archers de camps opposés.

De nos poitrines s’échappe un ballon énorme qui s’envole au-dessus de la forêt et qui protège encore les derniers tigres du Laos. On le charge de toute la magie et de toutes nos sensations qui nous arrachent la poussière et l’herbe sous les pieds.

Nous jouons dans des communautés retirées du pays, au milieu des temples, sur des terrasses qui donnent sur le fleuve Mékong, dans les salles du parti, dans des halles scolaires, l'accueil est toujours aussi incroyable avec la population.

Mais la rigidité administrative reste de mise. En quittant la capitale où nous avons reçu un premier aval de jeu pour tout le pays, il nous faut nous représenter au ministère de l’information à l’entrée de chaque province.

Ces nouvelles autorisations en poche, nous pouvons enfin nous rendre dans les communautés. Là, To doit immanquablement nous présenter au chef du village avec qui nous nous accordons pour le meilleur emplacement de jeu. La pub se fait oralement au marché, ou par haut-parleur ; c’est leur Facebook 1ère génération. L’efficacité est totale. Quelques heures suffisent pour ameuter tout le village. Jamais moins de 200-300 personnes, toute génération confondue.

Après les spectacles, nous sommes invités dans ces grandes tablées, ou plutôt "en-tailleurées", car on mange ici assis, avec les doigts, mille merveilles de poissons séchés, grillés, et autres que les villageois nous ont préparé. La nourriture est ici très légère, variée, épicée, salades, soupes, fruits. Pour « cuire » la viande de buffle en tartare, on la fait macérer avec des paquets de fourmis jaunes et rouges. L’acide qu’elles rejettent est assez raffiné, et l’alliage est étonnant ! Ce que les laos appellent « légumes », est une diversité de feuilles d’arbuste, de salade, de racines et de tubercules, que l’on avale dans des sandwiches de feuilles de chou crûes. Ce sont en fait leurs médicaments, et qu’ils prennent de façon préventive à chaque repas.

En rentrant à la guesthouse, je suis tombé sur un reportage de la chaîne française « télé 5 monde », sur l’univers du surgelé et de la chaîne du froid. Je me suis dit qu’au Laos on était riche de n’avoir pas encore développé cette fausse bonne-idée.

Sur l’île de Don-Khon, perdu au milieu d’une rizière, nous nous approchons de deux jeunes moines tout nus dans leur baignoire improvisée. Leurs drapés orange sèchent au soleil. Ils ont profité de l’absence de la hiérarchie pour se lâcher avec du Hard-Rock thaï qu’ils laissent hurler dans les haut-parleurs du Temple. Ils sont pop, à peine gênés, et rigolent sans s’arrêter.

On entre souvent très très jeune dans l’ordre bouddhiste, dès 5-6 ans. Au-delà de la vocation religieuse, l’ordre fait office de service social, qui permet aux familles les plus démunies, d’envoyer sans frais, leur enfant étudier, ceci jusqu’à l’université. Les jeunes moines que l’on croise en vélo dans les parcs viennent toujours vous aborder pour parfaire leur Anglais.

L’ancienne capitale royale Luang-Prabang, enclavée dans un coude du Mékong, possède une vieille ville absolument remarquable. Les multiples temples, dans des proportions légèrement trapues, sont d’une élégance rarissime. Il faut les découvrir tôt le matin, et les retrouver de nuit, illuminés par les lampions, lorsque les moines y chantent et y prient : hypnotisant.

Tous les matins, à l’aube, ceux-ci font un tour des rues en file indienne avec leur jarre pour venir récolter leur nourriture du jour que les vieilles femmes agenouillées leur distribuent.

Dans le bouddhisme ce qui se dégage est la courbe, l’ondulation, la rondeur, le cycle. Les moines circulent à travers la vie publique librement et la contaminent, ils en font d’ailleurs totalement partie. Ils la colorent d’un fruité jouissif et apaisant. De même que leur temple, leur cahute, leur cuisine, leur lessive, leur gong, tout est accessible à la population lorsqu’elle se promène dans l’enceinte de celui-ci. Les statues bouddhas, aussi nombreuses que la population, nous renvoient bien ailleurs que les effigies chrétiennes ; pas de tyrannie de la souffrance et du péché, pas de corps décharnés, encore moins de culpabilité.

On va toujours vous proposer ici la notion du bonheur. Lorsqu’on se quitte ce n’est jamais « au revoir », mais toujours « que le bonheur soit avec vous ». Les 3 attitudes principales des statues bouddhas ; assise, debout, couchée, ainsi que la force de leur regard et sourire, pulvérisent nos rythmes consuméristes et nous éjectent dans nos recoins les plus secrets.

Il y a de quoi séduire l’esprit occidental.

Pour son plus grand malheur, le Laos est assis sur la rencontre des plaques tectoniques géopolitiques de la guerre froide. Un peuple si peu guerrier, à forte dose pacifiste, qui s’est pris une série de rouleaux compresseurs dans les gencives. Les conflits en Indochine française, qui vont glisser plus tard sur le déchaînement des Américains lors de la guerre du Vietnam (1954-75)

Le duo Nixon-Kissinger y fait des ravages, puisqu’ils décident en cachette de faire déborder le conflit vietnamien sur le Laos ; sur-bombarder, napalmiser, et défeuiller toute la longue frange Est du pays, afin de stopper le ravitaillement de la « route Hô Chi Minh » qui sillonne à l’intérieur des terres laotiennes.

A l’heure actuelle d’énormes zones n’ont toujours pas réussies à être nettoyées des obus non-explosés. Les accidents chez les paysans sont récurrents, et l’on possède effectivement à Vientiane un des meilleurs centre de fabrication de prothèse au monde, financé en grande partie par la coopération américaine, japonaise et allemande.

Kissinger, rappelons-nous en, obtient en 1973, malgré ses fourberies le prix Nobel de la Paix…(!)

En 1975 les Américains se retirent, le Vietnam sort vainqueur.

Changement de régime dans toute la région, nous raconte le père de To, sans citer le terme de « communisme ». L’élite économique et intellectuelle fuit les purges et s’envole pour le Canada et la France en particulier.

Le nouveau Laos prend exemple sur son puissant voisin vietnamien et applique pendant 10 ans, jusqu’en 1985 environ un service de contrôle de la population, dont personne ne s’est jamais risqué à nous en parler. Mais les privations, les camps de redressements, de travail, la phobie des micros, les dénonciations sont les mots qui parfois s’échappent dans un frisson en fin de soirée.

Notre dernier spectacle de l’Homme qui plantait des arbres a été donné en huis clos pour les 20 comédiens de la compagnie nationale de marionnettes de Vientiane, dont le père de To est le directeur et metteur en scène. En soirée, lors de le fête de « clôture et de bonheur » de fin de tournée (= cérémonie du bassi, ou chaque acteur nous adresse une prière et nous enfile 2 bracelets en coton blanc au poignet), après 2-3 verres de lao-lao (saké laotien = alcool de riz, que chacun distille au fond du jardin), il me raconte qu’il était au milieu de ses études de pédagogie à l’université lors du « changement ». Il réussit à les terminer, devient professeur, mais « c’est dur, c’est dur, très dur » sont les seules paroles qu’il délivre. A cette époque le régime interdit également la pratique libre du bouddhisme, les moines sont enfermés dans leur temples. Le père de To craque, plaque tout et devient clown. Clown du cirque national. Il réussit petit à petit, par sa notoriété à voyager et voir ailleurs, en France notamment. Collaboration avec diverses compagnies, dont la « Cie Turak » à Lyon dans le monde des objets, et des collaborations avec le TPJ de Strasbourg.

Son fils To poursuit la route, en se formant dans cet univers de masques, sculptures et d’objets. Il fonde à son tour sa propre compagnie « Khao Niew », avec qui nous avons collaboré ces dernières semaines.

Le Laos vit depuis 15-20 ans une relative ouverture au monde extérieur. Le tourisme est une aubaine nous dit le père de To. Il a forcé la direction du parti à certains relâchements sur la population. On sent maintenant fortement la nouvelle génération, en passe de s’approprier les rennes du pouvoir, qui pousse au portillon. Il y a dans le lot beaucoup de laos de retour au pays.

Personne ne sait de quelle force schizophrénique il va falloir s’armer ces prochaines années, pour jongler et conjuguer la tradition au monde supersonique excessivement libéral.

Un tempérament national rural qui s’appuie sur un très fort communautarisme, une forte solidarité familiale , une philosophie du « Bo pin Niang » (c’est pas grave, ce n’est rien) qui héroïquement passe au travers de tous les tourments qu’à connu le pays. Un tempérament sur un total autre registre que celui de la concurrence agressive…

Mais dès le 1er janvier 2015 il va falloir faire face aux tigres économiques thaïlandais, vietnamiens et…chinois qui auront champs libre avec l’ouverture des marchés, prônés par le très jeune marché économique d’Asie du sud-est…

Laos invraisemblable, simplicité inouïe, pauvreté parfois intenable et beauté inexprimable,

Beauté Inexprimable…

Les Petits Riens :

- Réservoir Dog : Les brochettes de scorpions sur les marchés impressionnent. Mais le chien est résolument la meilleure viande qu’on ait jamais mangée par ici ! D’ailleurs les chiens errants sont quasi inexistants, du moins en comparaison à l’Argentine.

Nous ne savions pas tout de suite qu’ils étaient, d’après la tradition vietnamienne, battus vivants au gourdin pendant des heures pour obtenir cette qualité de tendreté…

- Philarmonie carnassière : En Europe l’attirail du boucher peut être assez complexe, dans les formes, les tailles et le nombres de couteaux qu’il possède. Au Laos, sur les marchés il n’y a pas de bouchers, mais que des bouchères. Elles sont souvent regroupées dans une grande aile. On voit se dessiner 20 énormes billots, devant 20 femmes, et 20 gros couteaux-haches à la main (le seul outil qu’elles possèdent). La rythmique de la viande est une musique étonnante. Rouge-rose-blanc pour les couleurs et noir pour les foies.

Quand on ferme et qu’on rouvre brusquement les yeux, on s’imagine facilement être un nouveau-né dans une salle d’accouchement communautaire, avec une quantité orgiaque de placentas fumants autour de soi.

- La barrière de la langue nous a privé au Laos de certains échanges succulents que nous avions pris l’habitude d’avoir en Amérique du sud et en Afrique du sud, à la fin des spectacles avec le public. Ces confidences auront laissé ici la place à une chaleur humaine de la population qui nous aura balayé le cœur de toutes nos appréhensions, de toutes les mises en garde idéologiques.

Musique, masques et objets … nos passeports « passeurs d’émotions », pour reprendre les mots du photographe aventurier Olivier Föllmi.

- JO : Aujourd’hui à la télévision, sur une très longue marche militaire, défilent dans la capitale birmane, les 10-12 nations d’Asie du sud-est, pour l’inauguration des 17ème jeux « olympiques » régionaux. C’est vrai que par rapport à la dernière cérémonie des jeux de Londres, c’est un peu moins sexy…

- Convention du travail : A Vientiane les travailleurs du bâtiment se relaient 7 jour sur 7. On dort en famille sur le chantier pendant la durée de celui-ci.

- Les corps laos sont fins et chargés de mille marchandises, les corps européens et australiens sont chargés mais ne portent rien.

- Sextet routier : Nous avons envoyé par la poste un paquet de 1,8 kg en France. Il nous aura coûté 1,5 fois le salaire mensuel d’un gendarme de la capitale. Le salaire mensuel moyen lao est d’environ 100.- dollars/mois. Un gendarme gagne 30.- dollars/mois.

Un contrôle routier se passe à la puissance 6. Le gendarme No1 vous fait signe de vous rabattre. Le No2 vous demande vos papiers. Il les transmet au No3 qui les porte 15 mètres plus loin au No4 assis sur le côté gauche d’une table. Il les pose devant le No6 qui vérifie que le No5 ait bien réglé son parasol et changé sa bouteille d’eau.

Le chauffeur du véhicule suit le trajet de ses papiers, pour s’asseoir sur un petit tabouret en face de l’homme aux galons et à la casquette décorée.

Commencent alors les négociations…

- La Morve : se racler la gorge jusqu’à se péter les amygdales de tous ses poumons, et cracher comme on respire, au volant, en mangeant… un poil surprenant la 1ère fois.

- Ernesto : Au centre de Vientiane on vend sur d’énormes affiches des 4x4 et des grosses motos avec le logo du CHE. Sa tête est également gravée sur la moitié des scooters de la ville. Mais personne n’a pu me dire qui était le CHE.

- Clair de Lune : En Europe le croissant de lune est vertical, ici il est horizontal ; un smily grognon, ou un sourire.

- Geckos : Le Laos est le pays des geckos, petits lézards à tête triangulaire comme les vipères, et doigts à ventouses. Leurs déplacements ondulatoires sont le prototype du label bouddhiste ; l’élégance en douceur.

- Addiction : Les laos sont de très gros fumeurs : 10 centimes d’Euros pour le prix d’un paquet de cigarettes d’Etat, et 2.- Euros le litre d’alcool de riz lao-lao. L’entreprise nationale « Beerlao » (plus grosse brasserie du pays) a réussi dernièrement, par ses combines au Parlement, à faire empêcher toute restriction légale concernant le taux d’alcoolémie au volant. Si l’on n’est pas un « fan de réincarnation », il vaut mieux ne conduire que de jour au Laos.

- Le riz c’est du riz, et du shampoing, de la farine, des pâtes, de l’alcool, du fourrage pour les bêtes.

Le Bambou c’est l’échafaudage, l’échelle, les parois, la charpente et les planchers des maisons, les paniers, les vases, les lits, les hamacs, les meubles, les baguettes à grillades, et même les pousses en salade.

Avec le riz et le Bambou on bâtit des empires.

- Petit Monde : En pleine tournée, perdus dans le Nord, nous rencontrons une famille suisse en voyage. Ils habitent Genève. Lui, Martin est constructeur de décor de théâtre. Il connaît bien mon frère musicien Christian. Il a un Solex, et son atelier est en fait à 200 mètres de chez nous. Tout ceci au fin fond du Laos, à quelques kilomètres des frontières birmanes et chinoises !

- Film/Eléphants : Pour les cinéphiles, veuillez absolument vous procurer le petit chef d’œuvre « Chang » (=éléphant en lao) en DVD, film noir et blanc réalisé en 1929 dans les forêts du Laos (royaume Siam), par les réalisateurs de King-Kong Merian C.Cooper et Ernest B.Schoedsack : un drame sur la vie sauvage de l’époque : sublime ! Le mode de vie actuel dans bien des campagnes y ressemble encore de près.

- La « Villa Sisavad » aura été notre guesthouse base arrière à Vientiane. Nous y avons rencontré un microcosme d’expat gentiment barrés :

Jean-Noël le conseillé en restauration, motard d’Enduro, aventurier grand espaces, qui ne traverse le Laos à la rencontre de ses clients qu’à travers les chemins forestiers.

Anna l’irlandaise, qui suit depuis 7 ans la trace des derniers tigres du Cambodge, de Thaïlande et du Laos.

Yves le créateur de cinéma-Tuk-Tuk dans les brousses. Initiateur du futur premier centre culturel du pays, à Champasak. Musique, expos photos, arts plastique, théâtre, danse, ombre lao et autre.

Benjamin géologue freelance, stationné à Bangkok, qui parcourt tout les gros chantiers d’Etat d’extraction de pierres précieuses d’Asie. Freiner le travail des enfants, qui y sont souvent mêlés à la prostitution. Un parcours qui fait penser au film « Blood Diamond » (dont l’intrigue se passe au Sierra Leone, avec Di Caprio).

Jean et Bertrand, deux jeunes ENArques, l’un futur directeur d’hôpital, l’autre médecin, en étude sur les statistiques du SIDA dans le pays, déjà pris dans des chantages de pots-de-vin entre ministères de la santé Lao et Français.

Frank le paramilitaire de 23 ans, ex-survivant de guerre de Lybie, Afganistan et mille autres folies, stationné à l’ambassade française de Singapour, en repos après ses repêchages de cadavres dans le dernier typhon des Philippines, et du crash des 45 touristes dans le Mékong à Paxse. James bond en exfiltration de ressortissant français de prison vietnamienne.

A la guesthouse Sisavad le réalité dépasse souvent la fiction ; Félix et Léo ont les yeux écarquillés, et n’en croient pas leurs oreilles.

- 6 ème sens : Oui, les témoignages les plus fous circulent sur la réincarnation.

Oui, les magnétiseurs sont encore bien présents au Laos.

Oui, les guérisons les plus irrationnelles font partie du quotidien, et par le souffle notamment. Se faire souffler sur une blessure musculaire, une blessure de tendons, une blessure ouverte, une entaillade profonde.

Oui, les douleurs s’évanouissent au-delà de l’entendement.

Oui, les cicatrices sont invisibles, comme nous le dit Ben, qui vit ici depuis 10 ans : « ma raison ne pourra jamais le croire, mais en 10 secondes mon bras est totalement soigné, mon parcours et celui de mes amis sont remplis de ce genre d’anecdotes».

- Nos enfants sont des merveilles... : Marie et moi aurions bien voulu rencontrer le meilleur chaman du pays pour nous débarrasser en un coup de souffle de toutes les tares de la préadolescence. Au lieu de cela nous nous sommes empêtrés à ressentir pleinement ce que détester veut dire. Puis Félix nous a sorti qu’être préado c’était un peu comme redevenir un bébé ; « on pleure, on mange et on dort beaucoup, parce qu’on grandit d’un coup ». Surpris par sa pertinence, on s’est regardé et on s’est ratatiné nous aussi comme des poupons.

Léo a rajouté qu’il trouvait le voyage quand même génial, mais que ce serait beaucoup mieux sans les parents. Depuis 15 jours on ventile tout ça, ça tombe bien, car nous sommes en attente de nos visas indiens, ce qui nous offre 2 bonnes semaines de farniente entre baignades dans les lagons, descente en pneus dans les rapides et pizzouilles à l’européenne. Rassurez-vous, on survit tous, plutôt bien.

Laos invraisemblable ou le "Royaume des cabanes" (Oct-déc 2013)