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Le Cambodge et ses petites mains (7 déc 2013-14 janv 2014)

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Le Cambodge et ses petites mains (7 déc 2013-14 janv 2014)

La Birmanie aura été une fulgurance. Une porte qui s’entrouvre et qui se referme avant que nous ayons pu nous y glisser. Visas, contacts et délais de séjour sont parfois difficile à se combiner avec succès dans les timings de l’immédiateté.

L’immédiateté est une des notions les plus importantes qui se développe et s’aiguise naturellement dans le voyage. C’est elle le vrai gouvernail, c’est elle qui hume dans l’air l’angle de percée.…c’est l’instinct modelé en direct. C’est elle qui valide ou invalide une décision qui a pu se prendre il y a plusieurs semaines ou plusieurs mois. Mais c’est elle aussi, qui crée en direct des rencontres et des événements improbables. Elle donne du poids au « maintenant » et chérit nos antennes. Elle met toujours en avant le flair humain pour l’humain. Elle est frêle mais protectrice, parce que sans filets. Parfois on la nomme « la bonne étoile », parfois c’est juste l’énergie du fluide, être dans le fluide. Et parfois ce n’est pas l’instant, et pas le moment, pas plus que cela.
Birmanie, sans regret, une prochaine fois.

Du coup nous partons quelques semaines zigue-zaguer entre le Cambodge et la Thaïlande.
Le site des 287 temples recensés d’Angkor (dont 50 visitables, sur un périmètre de 15km x 35km) au Nord de Siem Reap, est tout simplement exceptionnel. Bâtiments édifiés entre le 9ème et 13ème siècle, témoignent d’une civilisation incroyable, richesse culturelle fascinante. Hindouisme et Bouddhisme s’entremêlaient comme frères en ces lieux. Puis est arrivé un roi khmer qui ne croyait que dans le Bouddhisme. La tolérance mutuelle en a pris un coup, et on a commencé à faire sauter au burin sur bien des temples toutes les effigies hindouistes. Sur le terrain on a certainement profité pour s’empaler et se découper parmi en mille morceaux. Mais la pierre reste, et elle est éblouissante.
Certains temples déterrés et repositionnés à leur restauration sont dans un état de perfection invraisemblable. Les détails des cisaillements des roches sont complètement fous. C’est de la dentelle.
Le site a cela d’exceptionnel qu’une grande partie des temples sont parsemés dans la forêt, la jungle. La nature y reprend parfois le dessus. Des arbres gigantesques avalent certaines toitures et murailles, comme dans les contes.
Comme à l’Ile de Pâques on pense à ces milliers de milliers de petites mains sculptrices qui ont « tique-taqueté » la roche dans ces carrières à ciel ouvert : vivre et mourir pour les Dieux…
Un site splendide se trouve à 40 km au Nord de la ville, perdu dans la jungle en haut d’une colline. Les druides y ont fait sculpter des milliers de stèles très courtes et serrées les unes aux autres, sur plusieurs centaines de mètres dans le lit de la rivière. Et sur ses flancs tous les dieux et sirènes de la trinité hindoue (Brahma, Vishnu et Shiva), se « baignent » dans le courant. L’effet loupe de l’eau, le calme de la forêt, la lumière tamisée qui transpose le tout en ocre, rend ce site absolument magique, une pure merveille. En redescendant dans le vallon on reste pétrifié, hébété devant l’un des temples les plus percutants de tout le site d’Angkor : l’unique et petit bijou intemporel de Bantheay Shrey ; encore une puissante merveille à ne pas manquer avant sa propre putréfaction. En réponse à cette foudre de pureté, on s’imagine alors les 286 autres temples,réalisés avec tant de finesse, d’élégance et de sculptures infinies-infinies-infinies-infinies sur toutes leurs parois, internes, externes, démesure, folie pure…les paroles coulent comme des absurdités dyslexiques de nos bouches, véritable état de choc de beauté. Inouï !

Le passage de la frontière de Poi Pet, entre les deux royaumes, me rappelle les passages terrestres des frontières du rideau de fer d’avant 89. Un bus nous déverse à l’aurore sur le grand giratoire. Nous allons nous positionner au radar dans les longues files d’attente. Les policiers-douaniers cambodgiens sont biens rasés, bien en chair, les chemises bien repassées, les képis et les moustaches impeccables, lunettes de soleil à la « Mesrine ». Peut-être plus que cela, on est dans Tintin et les Picaros, avec le général Tapioca et ses acolytes. Ceux-ci déambulent au milieu des zombies et distribuent des « avances-rapides, sans passer par le start » en 38 secondes, montre en main, à qui veut bien. Un coup de tampon express, payé en gros dollars, permet aux nombreux retraités occidentaux d’aller faire leur pissons du matin au chaud, et surtout dans des toilettes propres, sur le côté thaï.

Quant à nous, dans le peloton des 200 attendeurs-leu-leu, nous patientons. A 7 heures du matin, les douaniers lèvent à la main les poutres à contrepoids. Un défilé de tireurs et pousseurs de charrettes s’engagent. Se sont des camionnettes, des camions et même des semi-remorques à traction humaine, en équilibre sur 2 roues, qui défilent devant les énOOOrmes casinos de la petite zone franche. Des odeurs de poisson vomis sur tout le secteur, achèvent de nous réveiller et nous font presser le pas pour une nouvelle attente, côté thaï cette fois.

Les fonds marins sur les petits îlots au large de Koh Chang sont merveilleux. Le corail est une splendeur. « Snorkler » et planer dans ces couleurs rend très vite ivre.

Les manifestations dans chacune des deux capitales prennent de l’ampleur. A Bangkok on laisse les grands blocages avoir lieu. Ils sont énormes. La farce de certains journaux parle de rassemblements à 4 chiffres. On peut facilement y rajouter 2 zéros. A Bangkok on manifeste contre un ras-le-bol de la corruption institutionnelle. L’ancien premier ministre, condamné à la prison pour fraude, s’est enfui à l’étranger et semblerait tirer les ficelles par delà la frontière, à travers sa sœur, actuellement 1ère ministre.
Au Cambodge se sont les syndicats du textile qui se battent pour faire passer le salaire mensuel de 80.- Dollars à 150.- Dollars/mensuel. Le gouvernement veut bloquer l’affaire à 100.- Dollars.
En rentrant en bus de la ville balnéaire de Kep, (à la frontière vietnamienne) sur Phnom Penh, nous croisons des dizaines et des dizaines de camionnettes ouvertes, sur lesquelles sont entassées des centaines et des centaines de jeunes femmes. De la banlieue industrielle elles sont ramenées dans leurs villages de la plaine du Mékong. Ce sont les petites mains des gigantesques usines d’Adidas, Zara et autre Prêt-à-porter mondialisé, que nous longeons sur des kilomètres. Enfin de vrais visages qui se déposent sur cette notion abstraite du « là-bas, parce que ça coûte moins cher ». Ces usines sont de vrais bunkers. Murailles, barbelés, gardiennages sécuritaires imposants, qui contrastent fortement avec le reste du pays, où tout est ouvert et à même la rue. Où une simple planche, ou tige de bambou sert à délimiter l’espace de l’un et de son voisin.

Je suis perplexe de voir que toutes ces étiquettes de godasses de foot de Félix et Léo, attirail sportif et autre truc qu’il faut vite acheter, vite remplacer, car vite éclaté, car vite-toujours-vite…, passent entre les mains de vraies personnes. ça fait du bien de le voir, et pas juste de le savoir. Elles sont là, riant dans le vent pour une partie, endormies à la verticale pour d’autres, et qui tiennent debout par le « sardinage » du convoi.
La confection et l’exportation du textile prêt-à-porter est un des moteurs phare de l’économie cambodgienne. L’Etat est près à tout pour faire venir les entreprises étrangères sur son sol. En les attirant il a aussi mis en route, certainement sans le vouloir, la très lente émancipation syndicale : 35 ans après l’anéantissement total du pays par le régime de Pol Pot et des Khmers Rouges ; « l’an zéro » comme il est nommé dans tout le pays, des droits timides pointent leurs nez pour les ouvriers d’aujourd’hui.
Dans la soirée, au moment où nous changions de bus à Phnom Penh pour retourner sur Bangkok, à quelques rues de là, plusieurs manifestants se sont écroulés sous les balles de la police qui avait reçu l’ordre de réprimer la manifestation.
La population cambodgienne est extrêmement jeune, des enfants et des jeunes parents partout. Cela masque le véritable trou générationnel des 20-30 ans des années 72-73. Les vieux sont fortement absents du paysage, ceux qui auraient aujourd’hui 65-75 ans sont aplatis et broyés dans les fosses communes, assommés puis égorgés vivants comme des bœufs et des cochons, basculant et s’évidant de leur sang vers le néant. La moitié des 4,5 millions cambodgiens d’alors ont succombé dans ce génocide, avant que l’armée vietnamienne vienne mettre un terme à l’horreur…
Voyez vous-même ces excellents documentaires : a) de l’américan John Pilger, « Year zero ; the silent death of Cambodia », ainsi que « S21 & témoignages du bourreau Duch » du cinéaste Rithy Panh, que l’on trouve tous sur internet.
Il est un devoir civique de s’en informer, et lorsqu’on surfe en scooter sur les plaines lumineuses, à travers les rizières, devant les salines marines, on est perpétuellement ému de ces modes de vie si simples, de ces pieds, de ces jambes, de ces corps, de ces têtes, de ces sourires et démarches, qui nous sont revenues du tout grand fond des fosses Mariannes de la folie. Tant d’émotions de crainte, de haine et de peur qui ont eu une vie réelle ici.

L’accostage en barque sur le petit îlot au large de Kep est merveilleux. La plage est une splendeur. Se faire masser, pétrir, écarteler à la mode locale fait planer, et rend très vite ivre.

Petits Riens : Cambodge/Thaïlande

- Le bouddhisme reconnaît ouvertement les 4 sexes suivants ; l’hermaphrodite, le transsexuel, l’homosexuel et l’hétérosexuel. En Thaïlande les « ladyboys » (transsexuels & homosexuels) sont extrêmement présents dans la société. Une reconnaissance et tolérance en ville et sur les sites touristiques, certainement facilitée par le code religieux, mais qui au quotidien subissent encore bien des pressions et discriminations.

- Le roi : A 8h du matin, dans tout le pays, c’est le salut au roi. On se fige, on se lève et on retient son souffle pendant 3 minutes. Les haut-parleurs diffusent l’Hymne Royal sur des vocalises éthérées. C’est pris très au sérieux dans toutes les couches de la population, et le moindre tag à son encontre sur un des innombrables portraits est sanctionné par une colossale amende. Prison directe pour un touriste suisse en état d’ébriété qui urinait sur l’un d’eux : CHF 11'000.- la pissette.

- « Captain Philips ». Sur le thème de la piraterie contemporaine (somalienne). Dernier film avec Tom Hanks. A voir sur très grand écran. On peut n’y voir qu’un film d’action divertissant. Nous en ressortons éventré. Une digue éclate, c’est le boomerang des autoroutes du malheur qui nous revient à la figure.
Nos images inclassables, parfois ahurissantes, qui pendant de longs mois ne se raccrochent à rien, et errent dans nos têtes à la recherche d’un sens, d’une explication, d’une logique humaine. Mais la logique n’est plus humaine, depuis longtemps, c’est le monde invisible et concret des autoroutes du malheur qui opère. « Captain Philips » est une bouée de sauvetage lancée à l’océan, dans le crachat de l’humain-inhumain. Et soudain dans un désordre le plus confus, ce crachat aimanté, comme un sapin de Noël, aspire à lui et se garnit de toutes nos images égarées, flottantes, …et nous vide la tête en nous broyant d’abord le ventre.
Ça commence à San-José au Costa-Rica, avec le dernier gigantesque stade national, construit par des chinois, offert au pays en cadeau …suite à de confuses et secrètes négociations, et dont on sait déjà que dans 3 ans il se délabrera à vitesse grand V car aucun fond de maintenance pour pareille démesure n’est prévu et ne sera jamais disponible pour ce minuscule pays. Avec tous les efforts du monde, pour un pays fou de foot, même dont l’équipe vient de se qualifier pour la coupe du monde, le stade reste à moitié vide.
…20'000 km plus loin, dans la minuscule capitale Vientiane du Laos, dans un des pays considéré les plus pauvres de l’Asie du sud-est…le même stade « photoshopé » brique pour brique, toujours aussi démesuré pour une nation si peu footeuse, sans aucun championnat national, juste des joutes de campagne d’amateurs passionnés. C’est un stade made in Laos mais totalement chinois, car lorsque la Chine fait un cadeau, elle conçoit, dessine et construit tout avec ses architectes, ses contremaîtres et ses ouvriers amenés par milliers en saisonniers.

Ce même Laos s’est battu ces dernières décennies, comme ses voisins, pour informer et légiférer sévèrement à l’encontre du tourisme sexuel à l’égard des mineurs. Dans le Nord du pays un projet colossal de TGV entre la capitale du sud de la Chine (dans la province du Yunnan) et la capitale Vientiane est en route. 95% des fonds sont chinois, une dizaine de milliards de dollars. Pour cette contribution au développement de leur pays, les Laos auraient dû céder à la Chine pratiquement la majorité des terres en bordure de la voie ferrée sur ces 500km de trajet, sur une largeur allant de 1km à 10km ! Le Laos a trouvé un poil gourmand les revendications chinoises, et à mis 7 ans avant de s’entendre sur le deal. Le détail des kilomètres carrés de terres annexées est affaire d’Etat. Mais il y a déjà 60'000 ouvriers chinois en travail, sur territoire lao dans le Nord du pays. Les médecins français rencontrés à la capitale témoignent d’une percée effroyable des cas de Sida dans cette zone-là. Dans la tradition chinoise du moment, les ouvriers désirent s’assouvir avec des mineures vierges (de 12 à 14 ans), on ferme les yeux. Autoroute du malheur.

Déjà 120 spectacles donnés dans le voyage, dont 60 avec la marionnette du porteur d’eau. Entre les plantations d’un des meilleurs poivres du monde, celui de Kep au Cambodge, elle marche de biais, une sacoche d’école sur la hanche, avec ses deux bassines de plastique en équilibre sous son bambou, qui rebondit sur son épaule. Porter de l’eau parce qu’on en a pas, parce qu’on en a pas ! J’ai son image, son visage à tout jamais accrochée sur le sapin. Elle à l’âge de Félix, le poids du geste mille fois répété.

Pourquoi les contes sont–ils si vrai parfois ?

Les commerçants chinois sont avides des bois de forêt secondaire lao, mais surtout de ce qui repousse vite, le caoutchouc par exemple. Ce sont eux qui gèrent une partie de la nouvelle forêt de caoutchouc laotienne qu’ils ont planté eux-mêmes.
L’appât du gain atteint ses premières limites ; effet boomerang… à Pékin on naît de plus en plus malformé, et déformé, et les enfants développent de sérieuses maladies pulmonaires chroniques. On commence peut-être « enfin » à mourir judicieusement du taux de pollution. Et Pékin commence « enfin » à raser en plein centre-ville des quartiers pour y replanter ce qu’elle n’a plus et qu’elle ne cesse de prendre ailleurs…des milliers et des milliers d’arbres. Une gigantesque ceinture verte est enfin une première réponse de survie, espérant déclencher un mouvement écologiste d’envergure nationale à la chinoise.

Juste avant de fermer mon clavier, mon regard glisse sur une nouvelle du voisinage : il faut avoir beaucoup d’humour pour croire au merveilleux cadeau de 11 milliards de dollars que Poutine a fait au Président de l’Ukraine, avec la même arrogance démesurée de prétendre qu’il n’y a aucune contrepartie demandée.
La politique est-elle au service des humains ? Autoroute du…

Il est 4h57, je pars me coucher, la tête enfin libérée, dans l’aurore de notre nouvelle dernière folie : Bombay, 20 millions d’habitants dont 10 millions en cabanettes (slums).

Le Cambodge et ses petites mains (7 déc 2013-14 janv 2014)