En septembre 2012, lors de notre petite escale aux chutes d’Iguazu (Arg), nous avons rencontré Julia et Carlos (éducateurs de rue) lors d’un passage de 2 jours à Ciudad del Este au Paraguay. De retour en Argentine nous étions convaincus qu’il nous fallait trouver du temps pour venir travailler avec eux. 5 mois plus tard nous voilà dans la capitale Asunción pour une collaboration pour le moins plus qu’intense.
Devant nous un tube d’1,5 m de diamètre disparaît sous le carrefour, et se ramifie sous un grand hôtel de luxe, qui juxtapose le parc énorme du siège de la FIFA sud-américaine. 2 buildings extra-terrestres en verre, posés comme des lingots d’or dans les fientes.
Une quinzaine d’enfants natifs (indiens originaires des forêts rasées du pays) qui vivent et dorment dans ces égouts, surgissent soudain et viennent saluer Norma, l’éducatrice et sa collègue qui nous présentent les lieux.
Ils ont entre 5-6 et 14-15 ans. Certains se sont fait attaquer dans leur sommeil, il y a 2-3 jours par des caïmans (petits crocodiles). Enfants de rue, ils vivent entre eux, en bande, sans plus aucun lien avec leur communauté déracinée. Nous poursuivons à pied 3 quadras plus loin, pour visiter un des rares petits centres d’accueil qui leur offre un soutien. A mes côtés se trouve un jeune de 8 ans qui sort depuis hier d’une cure de désintoxication. Ils viennent ici tous les jours pour manger, se vêtir, et jouer, puis disparaissent en début d’après-midi dans leur monde de rue. Impossible de les retenir, de les faire dormir à l’abri, ou de les initier à une quelconque scolarité. Ils sont le produit directement indirect de l’épuration ethnique économique que subissent leurs communautés dans le pays. Nous recroisons ces mêmes enfants en fin de journée devant la Terminale des bus. Ils ont tous leur sachet de plastique à la main, certains nous reconnaissent et nous accostent, parfois en criant, en rigolant. Ils se promènent à moitié dévêtus, dorment soudain écroulés au milieu de la foule. Félix est très très impressionné. Il aura besoin de parler de longues heures avant de pouvoir s’endormir.
Norma et sa collègue nous expliquent que la plupart des 15 enfants avec qui nous avons mangé à midi finiront par s’endormir pour toujours dans les égouts d’ici à peine 2 ans. La colle de contact qu’ils inhalent tous les jours, leur encrasse et leur brûle les poumons de façon irrémédiable.
La terre est l’enjeu principal des problématiques du Paraguay, ou plutôt le vol des terres. Ce phénomène s’est fortement accentué sous la dictature de Stroessner (1954-1989), où les terres de l’Etat ont été distribuées en cadeau aux dirigeants de la dictature, et où une grande partie des titres de propriété a été purement balayée et falsifiée. (http://www.gauchemip.org/spip.php?article409 )
4 ans de gouvernement « Lugo » d’une coalition de gauche (de 2008 à 2012) ont tenté de freiner cet ouragan, mais le président en personne a subi un coup d’état juridique pour s’être immiscé de trop près dans le sujet, en forçant le Parlement à ouvrir un débat sur ces questions. La réponse ne s’est pas fait attendre, la date « j » a été trouvée en juin 2012, et 24 heures ont suffi pour que l’homme soit éjecté. Le lendemain tous les portefeuilles ministériels de gauche ont démissionné en bloc.
Actuellement c’est le Parlement putschiste, à très forte consonance de droite extrême qui mène les affaires du pays jusqu’aux prochaines élections d’avril 2013. Le flou général donne champ libre aux plus grosses affaires maffieuses et de contrebande.
Pendant des décennies, les intimidations en tout genre, tueurs à gages, soutien de police privée, (ou police nationale achetée par certains) pour éliminer toute résistance syndicale populaire, a permis à l’oligarchie en place de raser impunément les forêts, faire fuir à la ville les populations natives, les artisans et agriculteurs paraguayens, mais surtout de permettre aux producteurs de soja d'agrandir leur superficie d’exploitation.
Ces terres le plus souvent sont avalées dans les fortunes de gros propriétaires, puis une grande partie sont louées par la suite aux « brésiguayos » : agriculteurs brésiliens en manque d’espace dans leur pays, qui viennent par des accords « business » douteux surexploiter en soja ces terres paraguayennes. Leur lien à la terre est purement commercial. Les terres sont archi-inondées de puissants fertilisants dévastateurs. Des dizaines de milliers de villageois en bordure de ces champs sont littéralement empoisonnés, mais rien ne transparaît officiellement, au contraire, beaucoup se résignent et s’en vont aux villes où heureusement des porte-voix de l’opposition s’organisent.
Notre petite lucarne sur le pays se fait à travers la collaboration avec l’ONG "Callescuela", absolument impressionnante, dans le domaine social de rue et de l’organisation de 7 quartiers (défavorisés) d’Asunción. Hier soir nous avons rencontré l'ancienne ministre de l’enfance, déchue et démissionnaire de l'ancien gouvernement. Nous travaillons tous les jours avec son ancien bras droit du ministère, Norma Duarte. Ces femmes sont des forces de la nature, des héroïnes.
Certaines d’entre elles ont fondé, il y a une année le premier mouvement libre de résistance de femmes socialistes-communistes-indigènes-féministes du Paraguay. Tous les jeudis, sur la place principale d'Asunción a lieu un mouvement d'opposition au coup d'Etat. Nous y avons joué "Enki, Chanteur d'eau" en famille, devant le Panthéon national. L’accueil et l’expérience avec la population furent très fort.
L'association "Callescuela" travaille, protège, forme et soutient beaucoup d'enfants travailleurs de rue (basé sur le programme de la CONNAT’S dont j’ai présenté la démarche dans l’article de septembre 2012 « Iguazu (Arg) et Ciudad del Este (Paraguay)) : Travail couplé à Etudes scolaires obligatoires. Ce concept de l’enfant travailleur choque certes la mentalité européenne. Mais les conditions de vie pour les 90% des jeunes Paraguayens est telle, que le travail est obligatoire, pour la survie des familles et d’eux-mêmes. Félix et Léo sont allés voir toute une journée quelques enfants qui travaillaient à la gare des bus (petites ventes et autres), avec qui ils se sont liés d'amitié. Eux les ont vus travailler à leur tour dans les deux spectacles, et ont été fascinés.
A Asunción et Ciudad del Este nos 2 spectacles (15 dates) prennent un poids politique incroyable, car l’eau et la forêt-déforestation sont les 2 turbos de l’économie corrompue du pays. Dans tous les foyers on parle et on vit, ou on subit ces problématiques.
La chaleur est telle (35-45 degrés en moyenne) que nous décidons de jouer chaque fois en plein air, vers 20h après le coucher du soleil. Place de village, terrain de foot, halle aux fruits et légumes, salle à manger et salle d’école de communauté native. Nous terminons notre marathon paraguayen dans la communauté « Ogwa » ; communauté d’indiens natifs, tous artistes peintres, sculpteurs et artisans. (Le père peintre -décédé il y a 3 ans - a été répudié de son village dans les années 80 car il avait refusé d’endosser la carrière de chaman qui lui était promise. Arrivé en bordure de la capitale avec toute sa dynastie, il a développé son travail de dessin et peinture qui s’inspire de toute la culture orale mythologique de ses ancêtres. Son travail a été beaucoup exposé et diffusé en France dans les années 2003-4-5).
Dans cette petite communauté, plus de 100 personnes se pressent sous les manguiers et avocatiers pour suivre les péripéties de notre dieu mythologique de l’eau douce « Enki ». Marie est abordée tout au long du spectacle par une femme indigène qui déchiffre avec beaucoup d’étonnement des similitudes avec leurs propres croyances. Ici l’art est indissociable du mode vie. Elle est donc convaincue que nous partageons « aja » en Suisse la même culture que les Indiens guaranis. Marie la surprend quand elle lui explique que ce n’est qu’une culture « du dedans de ma tête », en d’autres termes un travail de composition personnelle et d’inspiration de lectures et d’imageries. Mais les Suisses…, non, ne vivent pas comme cela au quotidien !
Ramenés comme des pop-corn au centre-ville, dans la camionnette de « Callescuela », nous sommes incroyablement reconnaissants à Norma, son associé Antonio, ainsi qu’à Julia et Carlos de Ciudad del Este, de nous avoir introduit au cœur de ces quartiers qui résistent et s’organisent en bloc contre l’obscénité et l’amoralité tenaces des escrocs. De ceux qui s’invitent au gouvernement et pillent l’Etat ; véritables architectes du malheur.
Norma, Antonio, Julia et Carlos devenus héros par leur engagement « contre », ayant essuyé les balles et d’autres folies à plus d’une reprise sont de véritables mercenaires d’espoir en parole et en actes, des penseurs actifs, des hommes et femmes aux visions et épaules larges, permettant à des centaines de jeunes de se projeter dans l’avenir avec des convictions de justice, de collaborations, de création de bien collectifs, de faire exister la valeur du Bien Public (notion totalement bafouée au Paraguay). Avec cette notion paraguayenne par excellence : le « compartir » ; le partage de l’idée, de la parole, de l’expérience et de l’action en commun. Cet acte culturel qui consiste à s’asseoir en cercle dès que l’on rencontre quelqu’un, de faire passer le « terere » (tisane glacée) d’une personne à l’autre, et de « Partager » le vécu, les réflexions dans la discussion. Cette richesse est une habitude que l’on ne rencontre pas en Europe, avec regret.
Nous quittons le Paraguay pour Lima, épuisés physiquement et moralement, mais heureux d’avoir croisé pendant ces 3 semaines de vrais planteurs d’arbres.