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Iguazu (Argentina) - Ciudad del Este (Paraguay) - Sept 2012

Pour voir quelques photos cliquez sur le lien suivant:

http://sdrv.ms/UrUH7I

Paranaguá (Brésil) / Chutes d’Iguazu (Argentina) / (Sept 12)

Depuis Paranaguá au Brésil, où nous avons débarqué, nous aurons 2500 km pour rejoindre notre premier lieu d’accueil à San-Miguel de Tucuman, au Nord de l’Argentine.

Le fait de passer sur terre accélère la notion du temps, et après 2 jours dans ce petit port brésilien nos 4 semaines de cargo font déjà partie d’une lointaine aventure.

Au Brésil, c’est simple : Marie est dépitée, elle nage total et ne comprend strictement rien. Elle pensait pouvoir se débrouiller avec l’espagnol. Elle se pince les lèvres et se lance dans une superbe pantomime !

La 1ère vision matinale est les « cantonniers-éboueurs », dès 5h du mat, ils sillonnent les ruelles avec leurs charrettes à cheval et récupèrent tous les cartons et bouteilles de pet. Un peu plus tard passe une seconde grosse charrette et récupère le reste des ordures pré-triées.

Les sacs d’ordures sont déposés dans les rues sur des pics à 2 mètres de hauteurs, mais les chiens sont partout et certainement très agiles. Il y a régulièrement des vagues de mix de poulet, salades et pelures de mangue à contourner.

On a passé le mur du son en sens inverse, et on est entré dans un nouveau rythme beaucoup plus lent, moins oppressant. Tout est plus simple. Ça fait du bien pour la tête et pour les yeux.

Avec quelques frayeurs dans la douche de l’auberge, car le système d’eau chaude est une petite chaufferette installée directement au-dessus du pommeau, avec un très gros sucre électrique non-protégé, à 10 cm du débit d’eau ! Je sors direct ma caisse à outils pour comprendre.., mais le système semble étonnement normal. Du coup c’est pas mal pour resserrer les poignées de porte qui nous restent dans les mains, les prises murales pendantes, l’armoire sur 3 pieds, les lits fendus. On finit par ne plus rien toucher, on se déplace comme si nous étions attaqués par des poissons venimeux invisibles. Et comme Léo passe son temps à se pendre et sauter 30 fois du lit superposé, c’est un peu compliqué.

Enfin notre première nuit de bus pour rejoindre Puerto Iguazu, au Nord-est de l’Argentine, à la tri-frontière paraguayenne et brésilienne. On a commencé à prendre le coup de main pour nos gros déplacements. Jusque-là une bonne étoile. Nous avons 4 gros sacs valises, 4 petits sacs-à-dos, et 3 paquets théâtre. A cela s’ajoutent 4 autres caisses, contenant 2 spectacles miniaturisés, mais ceux-ci directement envoyés par avion à Tucuman.

Depuis la Normandie, il nous est arrivé 4 fois d’oublier un des 11 objets dans un train, un bus ou un taxi. C’est soit un sprint de la mort, soit un coup de fil improbable, soit la mémoire de Léo infaillible qui nous ont sauvé.

A Iguazu nous avons quelques jours devant nous avant de rencontrer des éducateurs de rue dans la ville de Ciudad del Este au Paraguay.

Nous partons visiter le parc national avec ses chutes, répertoriées par l’UNESCO comme une des 7 merveilles mondiales de la nature. Les chutes sont à cheval entre le Brésil et l’Argentine. Du côté argentin il y a eu un très fort mouvement de protection du site, et d’aménagement pédestre léger et assez « discret » au travers de cette jungle. Du côté brésilien les hélicoptères n’arrêtent pas de survoler le site, mais la superficie est si vaste qu’on les oublie vite.

Les 2 garçons sont surexcités de marcher dans la jungle, et Félix pétrifié à l’idée de pouvoir se retrouver face à un serpent. Très vite on découvre sous nos pieds des énormes lézards d’un demi-mètre, des espèces de « martinets-hirondelles » qui se pendent en grappe par les pieds dans les mousses murales des chutes, des tortues et des coatis (une sorte de gros blaireau, au museau très pointu, à la mâchoire puissante). Dès qu’ils sentent de la nourriture, ils apparaissent. Nous nous étions arrêtés pour pique-niquer, puis j’entends dans mon dos « Señor, attention… », je me retourne et comme une fusée je vois un Coati faire un bon de 2 mètres avec notre saucisson dans sa gueule. Plus loin une dizaine de singes capucins apparaissent dans les arbres, se rapprochent de nous, nous rions avec leurs acrobaties. Un jeune descend d’un arbre et trouve une bouteille qu’il essaie d’ouvrir. Sa gestuelle est d’une habileté incroyable, Félix et Léo l’observent, ahuris, puis d’un coup un gros mâle nous charge clairement, avec la mâchoire bien ouverte. Marie, Félix et Léo déguerpissent.

Nous arrivons dans une clairière avec trois grandes flaques d’eau. Des centaines de milliers de papillons jaunes-oranges s’y désaltèrent. Lorsqu’on s’approche doucement de la flaque, ils s’envolent tous dans un nuage colossal de silence.

(Je me souviens d’un exercice que nous avions fait avec Jérôme Thomas lors d’un stage, sur le frissonnement de l’air. Nous étions 10 stagiaires dans un énorme gymnase, à sprinter tous ensemble d’un bout à l’autre de la salle, et s’arrêter ensemble brusquement de l’autre côté. Après 5-6 secondes, l’onde du déplacement d’air nous rattrapait et venait rafraîchir nos corps suants.)

Yeux fermés, au milieu de cette marée de battements d’ailes, la sensation est la même, avec le dépôt d’une micro bruine sur le visage.

Léo et Félix sont passés maîtres dans la capture du papillon : par un pincement rapide et léger de l’index et du majeur sur les ailes fermées, ils en déposent un sur le dos de la main, les prochains papillons sont attirés par le premier et « prennent le train ». Ils sont tellement concentrés dans ce jeu au rythme d’escargot qu’on les perd de vue. Ils marchent au loin les deux bras ouverts, les 10 doigts écartés dans un calme rare. Les passerelles nous ont menés dans un recoin du parc, dites « les chutes du diable » :

Indescriptible,

Terrible,

Sur-puissant,

Titanesque,

Sublime.

Au retour nous descendons avec un biologiste un bras du fleuve dans une pirogue, il nous parle de cette jungle, avec un petit détour au flanc d’une île ou se repose une femelle Yakaré (=alligator de jungle) de 2 mètres.

Ciudad del Este –la défonce - (Paraguay-sept. 2012)

2ème plus grande ville du Paraguay, avec 300'000 habitants, à la tri-frontière de l’Argentine et du Brésil.

Nous passons la frontière à pied. L’énorme pont qui relie le Brésil au Paraguay est totalement bouché de marchandises.

Dans un sens comme dans l’autre les policiers ne règlent nullement la circulation, mais ne procèdent qu’à des contrôles de zèle sur les taxis brésiliens qui viennent au Paraguay et les véhicules paraguayens qui passent au Brésil. C’est une petite guerre des nerfs qui dure depuis si longtemps.

Le centre ville paraguayen est un marché à ciel ouvert, la plus grande zone franche sauvage d’Amérique du sud, le poumon économique du Paraguay, où tout est « combine », où tous y viennent pour se gaver de marchandises low-cost, téléphones portables en premier lieu.

Dans le tohu-bohu d’un samedi matin, nous rencontrons Julia et Carlos . Ce sont deux « travailleurs sociaux-accompagnateurs-formateurs » dans les quartiers défavorisés de la ville. (Nous les rencontrons par l’intermédiaire d’un contact argentin, relayé par nos contacts en Suisse.)

Ils nous dressent un portrait effrayant du pays. Les 3 jours passés en leur compagnie est intense. Nous entrons dans un livre d’histoire d’hier, d’aujourd’hui, de demain, si espoir il y a.

Avec Marie, nous sommes profondément troublés. Les détails de la vie courante, les découvertes d’heure en heure, semblent corroborer leurs dires : après 4 années de « répit», le le Paraguay semble reparti pour une défonce ; une caricature de la sauvagerie sociale humaine, le royaume du cerveau reptilien.

Carlos a fait partie du dernier gouvernement du président Lugo, comme relais à Ciudad del Este, dans les affaires sociales et de l’enfance, il est totalement désillusionné, leur équipe vient de démissionner en bloc, suite au coup d’état politique orchestré en quelques heures à l’encontre du président déchu Fernando Lugo :

L’Hebdo (F)-22.6.12. / Le président qui dérangeait les riches

• Premier chef d’Etat de gauche du pays, Fernando Lugo a été destitué le 22 juin lors d’un procès politique qui a été validé et décidé par le Sénat en moins de quarante-huit heures. Le quotidien argentin Perfil y sent un fort parfum de coup d’Etat mené par les classes dominantes…

Le Paraguay, à travers son dernier président démocratiquement élu en 2008 : Lugo, avait fait basculer pour la 1ère fois depuis 65 ans, le pays dans un gouvernement de gauche et centre. 65 ans de parti unique de droite dure, dont 35 ans de dictature Strössner étaient pour la première fois contrecarrés. Strössner, dont le médecin personnel pendant 20 ans aura été…Mengele ! Peut-on le croire ?

Le jeu de multi-partisme n’a réellement commencé au Paraguay qu’en 2008. Avant cela seul le poids de l’argent régnait, dans un féodalisme le plus brut. En 5 ans les choses se sont mises à bouger… Mais même en miniature, nous dit Carlos, ces avancées de bien commun, bien public, santé, école, terre-logement n’auront pas résisté à l’ouragan de corruption à tout niveau. Le nouveau gouvernement non-élu, de transition, prépare la montée au pouvoir… Du plus gros narco-trafficant du pays : Horacio Cortes, mêlé de près également aux marchés juteux du foot.

Au Paraguay le pays a été entièrement vendu aux multinationales, pire que l’Argentine sous Menem. Et donc l’Etat se retrouve quasiment démuni. C’est d’ailleurs le pays le plus pauvre du continent américain, mais avec son lot de fortunés obscènes et démesurés.

La terre y est très fertile, viande et céréales sont entièrement vouées à l’exportation ; 2% de propriétaires détiennent 80% de terres nationales ! La capacité de production d’énergie hydro-électrique couvre amplement les besoins du pays, mais les entreprises du pays qui détiennent ce monopole préfèrent vendre 4 x plus cher cette électricité au Brésil voisin, que de l’écouler à prix modéré aux paragayens.

A Ciudad del Este , seul un tronçon de 5km au centre ville-sur l’artère principale- est asphalté. Puis c’est Beyrouth ; que des pistes défoncées. On roule à 20-25 km/h, secoué comme dans une lessiveuse. Pas d’eau courante, des puits, et des pompes pour ceux qui peuvent s’en procurer. Selon les quartiers, pas d’électricité, et là où il y en a, c’est une ampoule par maison, voire 2-3 maxi, mais toujours une télé, avec ces tons super-pâlichon glauques des nouvelles ampoules économiques.

La terre est en ce moment très asséchée. Elle est de ton rouge-ocre, comme celle de Roussillon. Elle s’infiltre partout, sur les murs à l’intérieur des commerces, à l’intérieur des maisons, jusqu’à la moelle des matelas et moletons.

Mais dans ces quartiers modestes des réseaux de conscience populaire, d’économie solidaire, d’université populaire et paysanne se mettent en place. Etudiants en philosophie, écrivain, animateurs sociaux, chimiste, pédiatre, éducateurs et population diverses sont là pour s’entendre sur un premier contenu de cours à diffuser. Résilience en direct. En plein air, sous des arbres, chez un voisin qui prête son jardin.

Nous avons été introduits par Carlos et Julia directement au cœur d’un de ces organismes, qui réunissait 3 quartiers de la ville.

Puis nous emmènent découvrir de près, sur le terrain, leur combat dans ces quartiers ; la NAT : niños-adolecentes-trabajadores (=enfants-adolescents-travailleurs). Leur travail consiste à coacher ces jeunes dans leur situation de mineurs-travailleurs, les aider à s’organiser en coopératives, en pouvant travailler selon l’application des droits de l’enfant, de façon digne et sans abus des employeurs.

Ce concept est très sensible, puisque notamment récusé avec force par le BIT, qui condamne officiellement tout travail de mineur.

La NAT se bat depuis des années au plan international pour donner un angle de vision et de lecture différent de cette situation, notamment dans tous les pays d’Amérique du Sud.

La réalité paraguayenne du quotidien oblige une quantité d’enfants à contribuer au revenu des familles à grandes fratries. Le soutien social d’état est inexistant. Et il faut vivre et manger.

Le contrat qui relie la NAT à tout enfant qui désire son soutien, est que celui-ci suive obligatoirement sa scolarité. Soutien contre école ! Avec d’autres mots ; bouleau de rue, ou d’atelier sur mode éthique et sécurisé contre-engagement à poursuivre ses études.

La scolarité n’existe hélas pratiquement que sous forme privée, et coûteuse. L’Etat du Paraguay, comme l’Argentine, manque énormément de bâtiments scolaires, ainsi que d’enseignants. Au Paraguay (dès l’école primaire) la journée est fractionnée en 3 tranches d’étude, ainsi on triple la quantité d’enfants qui peuvent se scolariser : a) 7h-11h30 / b) 12h30-17h / c) 18h-21h. Il faut faire de la place à chacun.

Ceux de la NAT, en fonction de leurs horaires de travail s’inscrivent dans une des tranches, très souvent celle du soir pour les plus grands.

En fin d’après-midi, Rodrigo (jeune délégué de la NAT) nous présente son atelier de sérigraphie (impression sur tee-shirt) qu’il tient avec 6 autres compères entre 12 et 18 ans. C’est des cabanes des plus simples, avec un outillage complètement tarabiscoté , l’antithèse d’un univers de design, mais ils sont d’une efficacité et productivité redoutable, leur mini-coopérative de potes de quartier croule sous les commandes de l’église du coin, des écoles avec leurs journées sportives, et des particuliers. Dans deux mois, ils passeront pour certains leurs examens de fin de cycle, ou de bac, pour entrer à l’université ou autre école d’ingénieurs. Ils nous apparaissent comme l’incarnation des bâtisseurs d’espoir. On est scotché et contaminé par leur bonhomie et déjà cette affirmation et prise de risque dans leurs combats.

Devant la gare routière, dans le bus qui nous ramène en Argentine, Léo fixe un garçon torse nu de son âge, il se convulsionne sur pointe de pied, marche la tête légèrement trop relevée pour paraître normal, il vit là sur la place centrale avec sa famille sous des bâches plastiques. Carlos nous explique les ravages des shoots à la colle chez beaucoup d’enfants de la rue.

Ces 3 jours nous ont lessivé et à la fois envoûté. Nous reviendrons en janvier prochain à Ciudad del Este pour un projet de collaboration de 2 semaines.

Iguazu (Argentina) - Ciudad del Este (Paraguay) - Sept 2012