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Le jour où mes fils ont sauté par-dessus le Mont-Blanc… (Avr-Juillet 2014)

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Le jour où mes fils ont sauté par-dessus le Mont-Blanc…

La vie est aussi forte que fragile. Son fil n’est parfois qu’un cheveu, et les bascules ricochent telle la détente d’un élastique. Sur les hauteurs de Le Vaud un ami ouvre tous les matins son rideau sur le Mont-Blanc, et lorsqu’il est hors nuage, il part alors aux champs un turbo dans les fesses. Le magnifique et le sublime sont par excellence l’énergie dont nous avons tous besoin pour labourer nos sillons. Le Mont-Blanc s’est-il égaré trop longtemps cet été là, enfermé au-dessus de la brume ? Réaction chimique, karma, esprit malin, aiguillette de vaudou…? Un court-circuit dans les batteries est révélé in-extremis. On dégringole l’ami à toute vitesse au CHUV. Plusieurs mois sur le fil, en lévitation sur le tapis des angoisses. Lentement mais sûrement les curseurs des batteries indiquent un redressement ; de l’épuisement au maintien, du maintien à la « Poya » de la Péroude. Un tour de manivelle acrobatico-technologique pour dissiper la brume, et se raccrocher pour un nouveau grand tour au tire-fesse du magnifique et du sublime. Le Mont-Blanc est bien là, plus beau et plus intense que jamais ! Dans le « Petit Tibet » du Nord de l’Inde ; au Ladakh, le plancher commun des vaches se trouve à plus de 3500 mètres. Il n’est pas rare d’y rajouter une grande échelle, et de voir galoper nos vachettes qu’on nomme là-bas Yak et Nak à plus de 5000 mètres sur des taches vertes, sur le flanc des pics vertigineux. Marmottes, bouquetins, renards, chèvres, léopards des neige, moutons dont on ne tond que la partie la plus douce de la laine, à savoir celle du ventre (et qui devient la très précieuse laine du « Cachemire », et …pigeons sont à l’aise là-haut. A cette altitude, tout est bleu, rouge, orange, jaune, ocre, et bordeaux. Les pigments des roches ressemblent de près aux couleurs de l’Altiplano bolivien, chilien et de la Quebrada argentine. Sur la seconde rangée de la dentition du requin, s’érigent déjà les premiers 6000 mètres, les têtes blanches de glaces et de séracs. En se dressant sur nos pointes de pied on perçoit clairement les rangées suivantes qui ne s’arrêtent plus, se poursuivant à l’infini, pour rejoindre au-delà de la frontière chinoise si proche, le toit du monde. Le Ladakh est la province la plus dépeuplée du pays. De la surpopulation des plaines brûlantes à la sous-population des hauteurs ; c’est la fête. Le ciel est à nouveau limpide, cristallin, pur, plus de pollution sonore. Il est possible de boire directement dans les ruisseaux. La voie lactée nous revient après de nombreux mois d’oubli. Les villages sont propres, la population calme et joviale, les faciès sont tout autres, se rapprochant des traits tirés et lissés de l’Asie du sud-Est. L’Inde des Himalayas est un autre pays. Leh, petite capitale de la plus grande province bouddhiste d’Inde, va voir sa population doubler ces 15 jours de début juillet, avec l’arrivée du DalaÏ Lama pour une nouvelle Coupe du Monde de la Spiritualité, qui ne s’était plus tenu ici depuis…38 ans. La Kalachakra avec ses 150'000 pèlerins bouddhistes du monde entier qui affluent. Au Ladakh on est soit moine des monastères pittoresques, guide de montagne, pony-man, ou militaire de carrière. 150'000 soldats sont stationnés dans la vallée de l’Indus. Une région archi-sensible. Les autonomistes du Cachemire sont très actifs, à quelques vallées de là. Le Pakistan des montagnes sur l’ouest, la Chine sur le nord-est n’ont pas cessé de faire des incursions provocatrices sur territoire indien à plus de 4000 mètres d’altitude. Ici les 3 grandes grandes cultures Musulmanes, Hindoues et Bouddhistes se rejoignent sur ces hauteurs, et les faux prétextes religieux sont d’excellents arguments pour revendiquer certains derniers lambeaux de terre.

Mais la vérité profonde de ces escarmouches répétées est tout autre. Elle est géo-économico-politique. Les chinois ont inauguré en 2006 le plus haut train du monde Pékin-Lhassa. Plus que de relier par la force deux capitales, ce train aura permis d’accélérer le déboisement à plus de 70% des flancs des contreforts du Tibet, prendre possession des châteaux d’eau pour assurer de grands ouvrages hydroélectriques (contrôler les robinets du Mékong qui aliment pratiquement tous ses voisins du Sud-Est asiatique) et surtout d’y lancer (comme au Pérou, Chili et Argentine) des chantiers miniers d’envergure de métaux précieux.

Le plus grand « Bingo » de tous les temps…l’Uranium !!! Pakistan-Inde-Chine ; trois pays doté de l’arme nucléaire, qui découvrent de façon discrète (informations relativement peu relayées dans la presse) des gisements insondables sous leurs plus haut sommets. D’après l’office national nucléaire indien, le Ladakh aurait révélé en 2013 (dans un coin de la vallée de la Nubra) les réserves d’Uranium les plus importantes connues à ce jour sur un territoire de la planète ! L’affinement des techniques d’exploitation déjà en vigueur au Pérou à 4500 mètres, trouvera d’ici quelques années sans aucun doute, les moyens de forer plus haut encore. On comprend maintenant le pourquoi des quotas énormes de soldats déployés sur ces rochers déserts. Chaque caillou peut cacher fortune et pouvoir futur.

Mais le premier visage que nous offre la région est celle des treks. 3 jours d’acclimatation à 3500m avant de partir réaliser sur 105km le tour de la Vallée de la Markha. Félix s’entête dans une expérience subite et obstinée d’un jeûne, et Léo faiblit et s’effiloche à vue d’œil suite à son refus d’avaler les pastilles bloc-diarrhée. Plutôt mal barré pour emmener ces deux loques ouateuses sur un 1er col à 4900m, et passer le second col 3 jours plus tard à 5250 m ?! Au 2ème jour nous pensons déjà à plier bagage et revenir sur Leh, tant les geigneries et tremblements de jambes s’amplifient. Avec le guide nous traînons à 4 mains Léo centimètre après centimètre au sommet du premier grand col. Nous sommes tous épuisés. Mais Léo sait bien qu’aucun montagnard européen ayant gravi le Cervin, le Mont-Rose et le Mont-Blanc n’ira plus haut que lui et Félix. Pour l’heure ils sont affalés en vermisseaux sous les drapeaux de prière tibétains à 4920m. Dans la descente leurs jambes se mettent pour la première fois sans effort en route. Une halte pour un morceau de fromage que les deux daignent à peine vouloir suçoter. Arrivés en cabane Léo s’endort pour 18 heures d’affilée. Soudain au déjeuner ils insistent pour poursuivre le trek, nous rétorquons à la seule et unique condition qu’ils mangent vraiment.

Dans les vallées du Ladakh, nourriture et mode de vie peuvent être rudes. Les rares fruits (abricots, pommes) et légumes n’existent que 6 mois par année. Le reste du temps on se nourrit avec toute sorte de variantes de farine de blé. On la rajoute, comme du sucre, dans le thé, pour en faire une sorte de porridge instantané. On en fait des « spätzlis », on en fait du pain cuit à la vapeur présenté en mini-colimaçon, ou des galettes de Chapatis cuitent à la poêle, ou encore (beaucoup moins sexy) un pâté épais bourré de levure, que le pony-man emporte dans un sac de plastique et dévore par grosses bouchées à chaque halte comme si c’était la meilleure pâte à Läckerli crûe ! On sait bien que la randonnée transforme toute bouchée de pain en un festin, toute orange en un dessert gastronomique…mais à part certains « momos » surprenants et succulents (sorte de ravioli aux pommes de terre + fromage), et des épinards savoureux frais du jardin, la nourriture à cette altitude s’est révélée assez « étouffe-bouddhiste » ; une manière de renier son palais pour se rapprocher de la Vérité ? La délicatesse du thé au beurre rance est unique, et les spasmes de déglutition sur un européen sont assez comiques !

Dans certains villages, les profs d’école primaire en ont pour 3 jours de marche pour rejoindre leur petit établissement depuis le dernier tronçon de route. Coupé de tout, ils procèdent d’ailleurs à un tournus d’enseignants de mois en mois pour assurer l’éducation sur ces contrées. Les enfants plus âgés (de 9 à 18 ans) sont tous en internat à l’année dans les gros villages et petites villes. Pendant les 5 mois de tourisme, presque tout les hommes sans exception sillonnent les vallées comme guides, porteurs, cuisiniers ambulants, pony-man, etc. Les femmes sont alors les piliers de ces villages partiellement désertés, assurant presque à elles-seules les travaux des champs, des jeux subtils de l’irrigation à travers le jonglage de l’ouverture et fermeture des bisses. Et les aînés assurent après leur longues cérémonies de prière matinales le transport du bétail vers les différents pâturages, ainsi que la construction des murailles de bouses séchées autour des maisons du village, qui permettront de se chauffer et cuisiner durant toute la saison froide.

Avec Félix et Léo nous misons sur les nouilles instantanées que nous trouvons miraculeusement dans les mini-shops. L’appétit les regagnant d’heure en heure, ils ont galopé les 6 prochains jours comme des chamois, régulièrement en tête de peloton dans toutes les ascensions comme dans les longues descentes, nous laissant Marie et moi une heure en arrière avec nos cannes à ménisque-grinceux et ligaments croisés miséreux.

D’autres cols ont suivis, mais à dos d’ânes cette fois-ci.

A 10 et 13 ans ils auront sauté sur ces 15 jours du Ladakh 3 fois par dessus le Mont-Blanc. La première fois dans un coma, la seconde fois avec une tartine de Nutella dans les gencives, et la 3ème fois en nous énumérant avec frénésie toutes les nouvelles pièces de skateboard qu‘ils se commanderont, et les nouvelles couleurs de leur chambre qu’ils repeindront.

Du Ladakh à Le Vaud, le magnifique et le sublime sont par excellence l’énergie dont nous avons tous besoin pour labourer nos sillons.

Le jour où mes fils ont sauté par-dessus le Mont-Blanc… (Avr-Juillet 2014)