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Les Derniers Petits Riens (Avr-Juillet 2014)

Pour voir quelques photos cliquez sur les lien suivants :

Varanasi (Benarès): http://1drv.ms/1npxbK4

Delhi-Agra-Chandighar-Amritsar-Rajasthan-Khajuraho: http://1drv.ms/1npxk07

Les Derniers Petits Riens

- Castes et Parents : coach libérateurs ou castrateurs ?

En Inde, le plus grand danger sous-jacent, d’après les têtes pensantes de sociologie, sera pour le nouveau président Modi, d’emmener le pays sur ces 5 prochaines années vers une pacification constante des suspicions religieuses, de s’attaquer au démantèlement de la tradition (castes, mariages d’amour-arrangés, droits des minorités, de la femme) millimètre par millimètre. Le développement ne devra pas se cantonner à la course au rêve américain indianisé ; business-business, croissance économique fusée, naissance d’une classe moyenne qui veut du propre rapidement et du IT dans des no man’s land sécurisés. Contrairement aux escarmouches constantes aux frontières avec le Pakistan et la Chine, avec ces morts « régulières et habituelles » de quelques dizaines ou centaines de soldats par année, ou des problèmes internes liés aux revendications aborigènes et autonomistes, que le gouvernement regroupe dans le grand sac du « terrorisme », l’Inde risquerait cette fois-ci l’irrémédiable si les corsets religieux et de hiérarchie de castes s’en venaient à lâcher trop brutalement. Le manque de droits, des droits symboliques et donc insignifiants, voir tout simplement l’absence de droits pour une grande majorité de la population (notamment aborigène) pourraient sur un réveil être la nitroglycérine qui embraserait des régions entières, on ne parlerait plus de « terrorisme » mais déjà de génocide civil dévastateur. Le facteur « surpopulation » serait l’accélérateur détonateur-explosif de cette situation spécifiquement indienne. Si l’on en croit ces propos tenus dans le Times of India, et le Hindu ces dernières semaines, le premier Ministre Modi devra jongler très très habilement. Au Rajasthan, comme dans tant de régions rurales peu modernisées, les enfants sont programmés pour réaliser le rêve de leurs parents. A savoir bifurquer sous la contrainte de l’admiration paternelle, vers la profession que le père estime judicieuse pour l’enfant. Rares sont ceux qui ronchonnent. S’en suit la responsabilité du mariage qui revient entièrement aux parents en choisissant la famille partenaire, essentiellement dans une entente de classe sociale, et de caste professionnelle. En allant avec « plaisir » dans le sens de ses parents, l’enfant s’assure financièrement une prise en charge totale de la famille à l’encontre de son jeune couple, et ceci tant que les parents vivront. Dans un mariage d’amour le challenge est totalement différent, car les parents n’ont plus d’obligation sociale de soutien financier, et sont de ce fait mis au chômage social technique (ou chômage parental). L’accepteraient-ils sans perdre le sens à leur vie ? Lorsque les nouveaux mariages d’amour arrivent dans ces régions, ce ne sont pas seulement la fuite des amants, les meurtres vengeurs par pendaisons ou lapidations qui ont tristement lieu, mais également le suicide des parents qui ne savent plus comment faire face à ce qu’ils ressentent comme un déshonneur profond, dicté souvent par les codes de leur religion. Sur ce principe rien n’est fait pour stimuler l’émancipation des jeunes. La plupart, affublés par l’immensité de la tâche, oublient qu’ils pourraient avoir eux-mêmes leur propre caisse de résonance, leur propre vision du monde. Dans ces régions souvent si modestes, aux emplois si rares, ils resteront fortement redevables du soutien des parents, de leurs désirs, et auront du mal à rompre avec ce cercle vicieux traditionnel envers leurs propres enfants. Le ciment et le secret des castes c’est essentiellement le rôle que jouent et doivent jouer les parents (quarantenaires et cinquantenaires) au sein de la famille, et la modification certaine que ce rôle va prendre ces prochaines décennies. Car l’éducation moderne grignote aussi par-là, avec espoir, son terrain…

- Yoga

Le saviez-vous ? Le yoga est l’art de mouvement le plus impopulaire des indiens. Le cricket, au contraire, est une religion, mais le Yoga est un art mort. Vous compterez sur les doigts d’un quart de main vos connaissances indiennes en Inde qui le pratiqueront. Etudier le Yoga pour un indien, est comme s’attaquer à l’étude du latin pour un européen. On se dit que ça pourrait être bien, pour saisir les racines du mot, les racines du geste qui nous feraient grimper rapidement sur l’échelle des valeurs spirituelles…

Le Yoga contemporain ne vit qu’à travers le mythe, le fantasme que les « Western » projettent sur ce mot magique qu’est l’Inde. En Inde il y a deux capitales du Yoga : Rishikesh (lieu d’inspiration des Beatles) au pied de l’Himalaya et Mysore dans les plaines sud du Karnataka. Ce sont les hyper-marchés du bien-être, réservé à ceux qui ont des devises fortes. Et tant mieux pour le commerce s’il est accompli et dispensé avec qualité et connaissance. Mais méfiez-vous des charlatans du mouvement, ils sont les prêtres du ressenti, les opportunistes sincères (?), mais opportunistes certains de notre besoin animal de croire aux caresses tendres du flou. Le Yoga est un art du pli et de l’étirement, qui se décline et renaît sous multiples styles de mouvement et de danse, dont on a accès partout sur la planète. Il n’est nul besoin de traverser les océans pour s’en nourrir.

Les mots magiques comme « méditation, respiration » se retrouvent à la croisée de tant d’art corporels et sportifs, d’activités communes aussi simples que les marches sous toutes leur formes ; randonnées rapides, physiques, lentes et même sur place, qu’on se demande pourquoi nous les vénérons lorsqu’ils sont associés à des quêtes spirituelles et religieuses, actuellement tel Yoga et Bouddhisme pour ne citer que ceux-là dans le hit-parade de la quête au bonheur !

- Mère Teresa et le Kamasoutra :

On retrouve dans l’histoire indienne des effigies de Kamasoutra peintes et sculptées, datant du 6ème siècle déjà. Pendant plusieurs siècles s’est développé en Inde le raffinement des procédés sexuels, avec l’élaboration d’une kyrielle de positions esthético-acrobatiques, en vigueur dans les hautes sphères de la société. Sur les façades des fabuleux temples de Khajuraho (dans l’état du Madhya Pradesh), les artisans des 10ème et 11ème siècle ont sculptés des dizaines et des dizaines d’effigies érotiques extrêmement parlantes, parfois même entre cheval et humain, donnant à ce groupement de temples leur renommée internationale. On observe également le métier d’assistant sexuel, qui étaient positionnés de part et d’autre des couples pour les aider à tenir dans des positions digne d’équilibrisme circassien. Ces postures, si l’on en croit les textes rapportés et décryptés par les Anglais dès leur arrivée au 18ème siècle, n’avaient pour but que de soutenir la procréation, et le plaisir des coïts n’était là que pour réunir au plus proche de Dieu les amants. On estime encore que ces nombreuses sculptures sur les façades du site important de Khajuraho, avaient pour but non pas de stimuler l’appétit sexuel des dévots avant l’entrée dans ces temples démesurés, mais au contraire d’apaiser leur pensées primaires avant qu’ils ne foulent les espaces sacrés, en les soumettant ainsi totalement épurés, aux désirs de leurs dieux !

Dans un style moins sexy, plus proche de notre culture judéo-chrétienne, le centre des « Missionnaires de la Charité » à Calcutta vaut vraiment le détour.

La Foi y est présenté par Mère Teresa comme le cœur et la pierre de choppe de la route humaine. Lorsqu’on découvre son parcours exceptionnel d’actions concrètes auprès de gens concrets qu’elle a réalisé (en révélant de façon humaine et limpide les affres des deux énormes vagues d’immigration de 1950 et de 1971-72/réfugiés du Bangladesh, et de l’incapacité du gouvernement indien d’y faire face), par la création des ces innombrables centres et foyers en Inde comme ailleurs sur presque 50 ans d’engagement, on ne peut être que profondément remué par la qualité d’un tel turbo. Le turbo est inspirant. Son garage, sa chambre et bureau sont impressionnant de simplicité.

Les protocoles de mise en condition des turbos sont propres à chaque style de confession. Pour avoir collaboré durant ce voyage avec succès, de manière intense avec tant de gens foncièrement pratiquants, pour qui la vie est impossible sans religion, j’y entrevois cependant une intersection commune, prolifique à chaque partie impliquée, entre tous ces moteurs si divers. C’est l’expérience de l’humilité, c’est elle qui relie assurément croyants et non croyants.

Alors je me sens d’un coup extrêmement proche et passager intense du même navire. Cette couleur permet pour sûr le partenariat. Et que l’un croie au chien, au chat ou à son alter-égo, devient profondément secondaire, peut-être même clandestinement superficiel.

- Du royaume des tocs à Varanasi (Benarès) au bord du Gange :

Certains vivent la Foi comme un protocole d’actions obligatoires pour se mettre en phase avec eux et les autres, avec le monde autre que le leur, à savoir les autres comme eux, mais qui vivent une autre religion, et qui partagent d’autres protocoles, d’autres chorégraphies journalières, d’autres mises en condition, d’autres préparatifs de fonctionnement.

Comptabiliser 200 fois la boule en bois entre le pouce et l’index, réciter 14 fois le mantra pour la prévention du foie, 12 fois celui de la concentration. Se signer d’abord 3 fois, puis 8 fois sans s’arrêter, à toute bombe sans respirer. Lever les deux index au ciel si goal il y a, accélérer, et sauter pieds-joints pour un saut-périlleux avant carpé. Poser fruits, morceau de pain, sur la maisonnette protectrice des esprits rôdeurs, offrir 5 vases d’eau filtrée de la rivière. Allumer huit petites lampes en laiton à huile de coco. Manger la vache, lui couper la tête et la poser sur la table à côté des grandes casseroles. Ou surtout ne jamais toucher la vache, juste la traire pour la préparation du curd, la nourrir dans son écuelle, en la cajolant et venir lui chercher la crotte directement à la pelle pour la sécher comme la plus précieuse des récompenses. Saigner l’oie, boire le sang frais comme délicatesse. Ou se joindre les deux mains, baisser en choc la tête au-dessus des pieds, se jeter brusquement au sol, embrasser trois fois le parterre avec son front, se relever, rechausser ses chaussures militaires, rehausser son slip dans les fesses avec la ceinture que l’on ferme au dernier cran, les moustaches impeccables, les reins cambrés comme un cerf qui dresse l’oreille devant la présence du tigre. S’asseoir en tailleur les deux poignets sur les genoux, redresser son dos contre la colonne de pierre de la grotte froide, attendre très longtemps en plissant les yeux et écouter ses deux narines qui s’écartent et se resserrent, seul mouvement visible pour le voisin.

Traverser toute l’Inde avec son parent mort, ou même de France, d’Allemagne, de Belgique, d’Israël ou des Etats-Unis, le ficeler sur une civière de bambou décorée d’un tissu orange, tremper le défunt dans le Gange pour un dernier bain, lui ouvrir la bouche et lui rincer 5 fois la cavité buccale, le ramener à la cabine des décorateurs, lui passer sa tenue finale tout de blanc, ne le ramener qu’avec les hommes et garçons de la famille sur son bûcher. On paiera 2000 roupies si l’on est de basse caste pour le bois, et le mort ne sera brûlé que sur le trottoir de la place. Si l’on est de caste moyenne on aura droit à un emplacement central, l’on versera 4000 roupies pour un bûcher plus conséquent, un corps qui se consumera mieux et qui assurera une montée de l’âme rapide au bon endroit. Enfin si l’on provient de caste Brahmane aisée, le corps sera brûlé sur un piédestal central majestueux, visible de tous et de loin, avec un bûcher énorme qui vous coûtera 8000 roupies. L’accès au Paradis a son prix.

Dans la procession funéraire, le fils aîné s’est rasé la tête pour l’occasion, en conservant une petite tresse sur l’occiput. Aucune femme n’est tolérée sur les lieux car leur pleurs empêcheraient l’âme de monter droit au paradis, et elle risquerait de s’égarer. Elles vivent donc le deuil à distance. On verse sur le corps enturbanné des essences et de l’huile de coco. Avec la flamme sainte qui vient directement du temple, le fils aîné allume son fagot de paille, puis transmet le feu au bûcher. Il faut 3 heures pour bien brûler le corps. La famille masculine veille aux abords du feu, et les croque-morts passent régulièrement dans chacun des 15 bûchers avec un remue-ossement. Parfois ils saisissent un gros bout de hanche mal calcinée, qu’ils jettent rapidement au Gange, parfois c’est un bout de crâne ou de cotes. Avec une certaine stupeur, l’odeur qui se dégage de ce grand crématoire à ciel ouvert, rappelle non pas quelque chose de macabre, mais pourrait indécemment ( ?) ouvrir l’appétit. Sur les Ghats de Varanasi, au cœur du plus sacré de l’Hindouisme, les actes spirituels nous relient par croisement culturel à l’un de nos besoins essentiel ; les bienfaits du Grand Silence, dans l’hypnose des feux.

Les Derniers Petits Riens (Avr-Juillet 2014)