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Mumbaï : Déclin ou Mirage de l'Homme Nouveau ? (16 janv - 30 mars 2014)

Pour voir quelques photos cliquez sur le lien suivant :

http://1drv.ms/1g0QCoA

Mumbaï (Bombay/ 16 janv - 30 mars 14) : Déclin d’une civilisation ou naissance de l’Homme Nouveau : le « Génie Adaptatum-Extremum » ? (…)

Il semble que cette ville à elle seule, résume dans un cliché un peu fou, l'état de notre monde social planétaire, vers quoi il aspire et il va, tout en emportant avec lui son cortège inexorable des misères de ce monde. Ces misères semblent traverser invariablement les époques et les temps, que ce soit sous la Rome Antique, le Moyen-Age où notre époque post-moderne. En témoignent les nombreux tableaux, notamment du Moyen-Age avec les illustrations du paradis et de l'enfer. Et que restera-t-il de l'homme quand chacune des ses nouvelles sociétés bâties, imploseront par elles-mêmes pour préparer la nouvelle société de demain ? -Félix Schmid, éducateur social- Cher Félix, Je croix que l’expérience indienne nous tend ce miroir des revenants de la tourmente. Obliger à se positionner pour soi, dans toute l’étendue de l’émerveillement au désastre, que nous sommes capables d’encaisser comme information de réalité, comment et où allons-nous repositionner notre curseur dans le peu de bonnes années, de forme physique, d’agilité de l’esprit, d’années à énergie affinée et puissante, pour faire des trucs qu’on nommerait juste « bien », parce que plus vaste que soi, ou juste « bénéfice pour la société ». En Inde je pense beaucoup à Albert Jaccard ; désacraliser la puissance des forces de l’invisible et les transposer dans l’incontournable obligation de la « rencontre de l’autre », comme tu l’as nommé dans ton dernier courrier. Car morphologiquement, d’après lui, le cerveau et ses synapses ont invariablement besoin de cela pour se développer. C’est là que réside à ses yeux les bases du réflexe de la curiosité et du créatif, n’en déplaise aux vendeurs de peurs du FN et de L’UDC suisse, en pleines euphories ces temps. A chaque retour à notre base de Mumbaï, au retour de fortes rencontres, traversant comme à chaque fois les gerçures de l’infecte, je m’endors sur ces quelques syllabes de Martin Luther King, « (…) Si le monde s’écroulait ce soir, j’y planterait encore un arbre cet après-midi ». Entre la merde et toute autre possibilité…je cracherai au ciel une dernière fois, mais à « l’indienne » : un tchaï à la main, et la joie de vivre en pleine gueule. Si Mumbaï me renforce dans une de ces convictions, c’est bien celle-là. -Markus Schmid- 23 mars 2014, Mumbaï : nous fêtons aujourd’hui les 13 ans de Félix et la 150ème représentation du voyage ! 13 ans déjà ! Je revois tous les gestes de la césarienne, le chirurgien play-boy pressé d’en finir sur cette fin de vendredi après-midi pour monter skier au chalet… il bâcle l’anesthésie et ouvre le ventre de Marie à peine endormie. Elle serre les dents et crie. La main gantée disparaît dans le ventre, remue à droite et gauche et tire la tête de Félix à travers la plaque jaune striée des abdominaux au dehors, comme une marionnette sans corps. La main replonge et force sur la plaie élastique, un premier bras surgit, puis le deuxième… et en une seconde tout le corps est extirpé et éjecté comme un têtard qui nous glisse des mains, tout lisse. Posé sur la balance, le regard déjà fixé dans mes yeux, il pisse droit au visage du médecin, …la tuyauterie fonctionne ! L’illusion de la fougère libre qui bat dans le vent s’éclaffe je ne sais où, et j’ai pris brutalement mon ticket dans la très officielle et sérieuse généalogie. La naissance est certainement un des premier majeur vertigineux trouble de l’égo et de son revers, de son absence, de sa perte, du déluge du rien où l’on sait TOUT sans rien savoir du TOUT, la joie qui pleure, parce que « TOUT» fond, dans une énorme fontaine. Naître et oser sans frayeur et dégoût se savoir mortel, dansent ensemble dans le plus grand des faux-secret. Une nouvelle perle à notre pudique humanité-universalité vient d’être embrochée.

Pourquoi l’Inde attire-t’-elle tant les occidentaux ? Aurait-elle cette vertu de nous révéler quel qu’autres perles, autres briques des composants de notre « humanité » ? Ou nous rend-elle simplement « re-visitable » tous ces wagonnets de sensations précieuses et d’expériences sensibles des extrêmes que nous avons égaré dans l’aseptisation, la sur-organisation et réglementation de nos vies européennes ? Nos vies et nos regards sont-ils pleins de trous, de manques, serions-nous des amputés en quête de soins d’âme, pour venir comme des mouches se coller à ces milliers d’Ashram, en quête des mouvements de Yogis revigorifiants, de prières, de pensées purifiantes, de méditations fortifiantes, sommes-nous devenus des sclérosés de nos caissons de résonnance, pathologiquement atteints de la phobie du « risque zéro » en tout, doux et asphyxiant élixir ?

Les indiens sont-ils plus libres que nous autres d’ailleurs ?

L’Inde, un continent à lui tout seul avec 25 à 35 langues nationales, dont le Hindi et l’Anglais comme liens linguistiques majeurs, et des centaines de dialectes à travers ses divers Etats. Le pays compte environ 80% d’hindouistes, 13% de musulmans, 2,5 % de chrétiens, 2% de sikhs, environ 1% de bouddhistes, et 0,5% de Jaïnistes.

A elle seule l’Inde contient bientôt 2 fois la population européenne, 185 fois la population helvète. Bientôt le pays le plus peuplé de la planète. Le monde des chiffres ne situe plus rien, l’Inde est au-delà des mathématiques, au-delà de la statistique. Un milliard deux cent cinquante millions d’êtres vivants.

L’Inde comprend autant d’aveugles que l’entité de la population française. Imaginez vous promener de Lille à Marseille, de Brest à Thonon-les-Bains en ne vous laissant guider sur votre chemin que par des aveugles…ça en calmerait plus d’un.

En Inde, et plus précisément à Mumbaï (Bombay), la première serrure du pays, (celle qui trouble plus que tout, par laquelle il faut invariablement se faufiler, est celle du « lot, lot of people », comme le dit Léo. Sauter à pied joint dans la masse des masses ; la population au-dessus, au-delà, sans fin, qui ne se termine pas, jamais, inquantifiable, un mot : Surpopulation.

Transposé sur Bombay, cette cité nous plonge dans un incroyable voyage. Enfermés dans notre cockpit du rickshaw (mototaxi triporteur), nous sommes comme la tête de la caméra mobile, dans sa séance d’endoscopie, plongé dans l’anusmundi de la mégalopole. Car Bombay est à la fois un cloaque, et un monde supra-moderne, mondialisé, avec des architectures futuristes, où se croisent aux mêmes endroits, aux mêmes instants : TOUT. Tout ce qui est inimaginable est réel, concret, incarné et là, devant nos yeux. Du pire au plus élégant, au plus ravissant, au plus fin, au plus abjecte et méprisant. Un rapport de maître à serviteur assez choquant, à la puanteur, aux parfums des épices extraordinaires, à la cuisine tellement bonne, à l'étonnement rieur des indiens de rencontrer une famille de blancs dans leurs quartiers populaires d’Andheri East, au milieu de la communauté des Sikhs, beaucoup d'aide et une énorme hospitalité.

Que voir et comment voir chaque jour dans la réalité de l’extrême pauvreté ? Deux, trois, quatre dizaines d’Euros par mois. Ces milliers d’êtres condamnés à l’oubli ? Ils vivent dans notre présent et futur mais scotchés dans les pages allant de l’ère des Pharaons, en passant par Jésus-Christ de Nazareth, les cheminements de Siddhârta au 21ème siècle de la « Grande Encyclopédie ». Tout ça à la fois, au même instant, maintenant. Ils sont étiquetés directement pour la transparence, la poussière et la crasse, au ciel étoilé pour toiture. Ce sont les nénuphars sans tige qui flottent et dérivent sur le fleuve de l’indifférence de l’an 2014 et plus.

Ils vivent sur la rue, le boulevard. Les cabanons de fortune s’accrochent au bitume de toutes leurs serres. Ces espaces de 10 m2, où l’on loge à 8-10 personnes, avec cuisine et atelier compris, le nez à 1 mètre des embouteillages constants des sorties des semi-autoroute à 6 voies qui traversent la ville.

L'énorme terrain de l'aéroport de Bombay se trouve au milieu de la ville. Les bidons-villes y dégoulinent de partout. La première impression sur la ville, lorsqu’on survole à 50 mètres du sol pendant de longues minutes ces innombrables cabanes, est d’atterrir brutalement dans une ruche.

12 à 20 millions d'habitants (selon l’interprétation du cadastre), dont la moitié en slum.

En Suisse lorsqu’un rebord de trottoir est dessiné par un urbaniste, il sera là toute une vie durant, peaufiné, bichonné, lustré par nos balayeuses communales. A Mumbaï, selon les quartiers il est très difficile de retrouver une rue sur le plan de la ville, impossible de reconnaître l’espace public, car noyé dans les gravas de TOUT, et car les 3/4 des espaces verts et parcs, sont pratiquement tous colonisés par des habitations de fortune. Selon les quartiers c’est une ville dans la ville, une sorte d’harmonieuse organique métamorphose vers le chaos. La largeur des boulevards se transforme souvent en bretelle étroite, avec des centaines de cabanes toutes tordues sur le trottoir et même SUR le boulevard.

Le slum de Dharavi (le plus grand du pays) que nous traversons à la hauteur de Bandhra fait surgir toutes ces images de quais de gare archibondés, les bicoques s’y agglutinent, les enfants jouent sur les rails, on fait sa lessive entre les voies du train. On naît, on vit, on meurt dans cet univers poussiéreux.

Les couleurs des magnifiques tissus que portent les femmes, égaient et ravivent le tableau.

Dans certaines rues j’ai l’impression de passer comme une fulgurance dans ce que pouvait être le ghetto de Varsovie, en 1942, au moment de sa plus grande densité, juste avant son rasage final. Les ateliers des artisans sont adossés à des pissoirs publics infects ; du Martin Gray puissance 20.

La réalité c’est que la Mairie de Bombay ne sait plus qu’entreprendre pour freiner ces flux grossissants. Dans certains coins on planifie régulièrement et sciemment des passages de tracs, qui aplatissent et arrachent tout, puis le soir même on reconstruit à l’identique le slum, et ça repart pour un cycle.

Dans ce bestiaire humain, tous les excréments et déchets sont brassés, déplacés, rouverts, triés, séchés sous nos yeux, revendus, regroupés, au milieu de tous les piétons par des femmes que d’ancestrales croyances condamnent à se purifier jusqu’à la nuit des temps, afin de se racheter et purifier leur âmes qui auraient été ternies par de lourdes et condamnables actions dans leur vie passées. Vivre à Mumbaï pour purifier son karma dans la merde.

Et vivre à Mumbaï dans la ville qui flambe, le New-York indien, la ville ou tout vibre d’une énergie qui construit TOUT. A mille à l’heure. L’argent y a même devancé le temps. A Mumbaï, et ailleurs les architectes, les ingénieurs et les vendeurs de ciment sont devenus les rois de l’Inde. Ils sont nombreux.

Laissons nos vielles imageries indiennes de 30 ans, des babas et du New Age là où elles sont, car Mumbaï est déjà un fer de lance du Nouveau Monde.

Au Laos les fortunés se construisent de très grosses maisons au milieux des prés, comme des mairies d’une ville de 300'000 habitants, ils y vivent pourtant à la traditionnelle, tous dans la même pièce, et le reste de l’espace reste vide, juste-là pour la parure. A Mumbaï on s’en inspire mais pour faire mieux. Le businessman millionnaire Mukesh Ambani s’est fait construire son gratte-ciel personnel pour sa petite famille ; à 5 dans un « 27 étages » à 1,5 milliard de dollars. Pour ce prix il aurait pu quasiment reloger les délogés de toute la ville dans des habitations inventives et décentes de type argentines, avec petit panneau solaire pour l’électricité et toilette incluse.

Dans le Bombay du centre, la classe moyenne aisée et les nouveaux supras sont suspendus au plafond ; du 10ème au 30ème étage des buildings, l'air y est plus clair, le soleil y réapparait, et les piscines d'altitudes de luxe sont monnaie courante.

Au pied des tours il y a toute la "grouille", une vie extraordinaire de marchands, on trouve l’écorceur de muscade, le vendeur de boulons qui se masse les doigts dans une bassine d’aimants et de visses, l’aiguiseur de couteau sur son vélo à l’arrêt. Echoppes, marchés, rickshaws et taxis par milliers qui puent et nous hurlent une partition de klaxons ininterrompus dans les tympans. On enjambe la chiure de partout, véritable fertilisant de vie. On dort dans des tuyaux de ciments, pas encore enfouis sous terre, pour le nouveau drainage du quartier. On s’endort à même le sol comme une crêpe tombée de la poêle ; dans le trafic, sur le fin muret de 30 cm de largeur de séparation des 6 voies, sur les chantiers de l’autoroute, par grappe de 20 ouvriers, au milieu des vapeurs chaudes du goudron, en attendant son service de nuit. On dort dans les rickshaws, devant les gares, dans les gravas, et la chaleur aidant, on dort partout…sauf dans un lit.

On croise des vaches égarées, maigres et le ventre gonflé comme des biafrais vivant de sous et malnutrition. Elles se bourrent le ventre d'ordures et de plastique. Parfois on les nourrit avec des restes des restaurants, qu’on leur donne dans leur écuelle, un peu comme des petits chiens domestiques.

Plus loin des fermes à 600-800 vaches apparaissent au milieu du trafic et des barres d’immeubles ; tout est possible ! Est-on dans une grande étable à Mumbaï, ou bien les fermes ont-elles été englouties dans la ville ? A 17h la population vient faire la queue pour chercher du lait frais dans des jarres, entre les camions puants, et la cacophonie. Les bouses sont récoltées et directement séchées, sur des murets pour du combustible.

Des corps "hommes-de-papier", plus fin que fins, sont pliés comme des feuilles, vivant sur un 1/4 de mètre carré, broyant des noix, ou bricolant quelque chose. Parfois ils sont suspendus dans des sortes d'étagères, de 40 cm de profondeur, avec tout leur atelier au-dessus de leur tête, entre leur jambe. En tailleur toute la journée, laissant jouer leurs mains habiles avec du tissu, des boutons, des aiguilles, du métal, des graines, des épices, du tabac, des fleurs à coudre pour les rituels d’offrande. Parfois une jambe se relâche, et pend dans le vide quelques minutes comme un jambon séché.

Certaines vies sont comme des brindilles, 2-3 maïs grillés vendus sur 2-3 charbons fêlés.

Il y a là sous l’arbre le vendeur de glace qui râpe sur un rabot un très gros bloc de glace. Avec les copeaux il en fait une boule qu’il modèle et dans laquelle il plante un bâtonnet. Devant lui, ses 15 pots de teinture. Chaque enfant demande la combinaison qui lui plaît. Puis il asperge la glace avec 5-6 colorants différents, et la tend au jeune.

Du coin de l’œil il guette son compagnon l’écureuil, et va régulièrement lui coincer quelques cacahuètes dans les interstices de l’écorce du manguier.

Dans notre dos passe un chargement de poutres métalliques de 5 mètres de long, poussées par 4 hommes sur un chariot à 2 roues au milieu du trafic sur un 5 voies.

Parfois la Police surgit et arrête des motards ou voitures au milieu de ce chaos, absurdité totale, et brusquement on se dit avec soulagement qu’il y a quand même des règles, mais lesquelles au fond… à voir les têtes des arrêtés, je crois qu’ils ont plutôt perdus 3 jours de dur salaire glané par toutes sorte d’acrobaties.

Chercher ses œufs à l’épicerie, c’est entrer dans une échoppe ou 50 poules suspendues dans un cagibis vous peignent les godasses de façon ininterrompue, c’est la patinoire à fientes sur le carrelage, et vraiment ça schlingue à mort. L’avantage bien sûr c’est qu’on peut se faire préparer le poulet de son choix en un coup de machette. Sur le fond du comptoir il y a un grand plateau en bois où les mouches s’encollent sur le sang encore glaireux, et une pyramide de centaines d’œufs, très belle, qui monte presque jusqu’au plafond.

Et lorsque les égouts sont bouchés, on dépèce le sol de quelques dalles, on crouille avec un sarcloir les 200kg de Cénovis que l’on dépose sur le trottoir pour qu’ils sèchent au soleil.

Mais la rue ce sont aussi les 1000 diverses « boulettes et galettes découverte » extraordinaires. En Europe il faut être cancéreux en face terminale, ou danseuse contemporaine pour se suffire de l’offre tristounette de la cuisine végétarienne, en Inde la majorité du milliard 250 millions sont « VEG », et les variations infinies des textures et parfums vous font tourner la tête.

A l’arrière d’une camionnette, un petit garçon entièrement enduit de cambouis de citerne… « Tête de Turc » de Günter Grass ? Homme à longue barbe allongé sur le trottoir qui lit son journal dans le calme et la turbulence des motos-taxis, comme s’il était aux Maldives. Homme d’Afghanistan avec ses deux chèvres et deux bottes d’herbe verte dans les bras au milieu du trafic.

Motard-livreur avec une montagne de Kellogg’s tenus en équilibre par son passager.

Conducteurs d’ascenseurs en blanc, assis sur un tabouret toute leur vie, appuyant sur le no de l’étage.

Cul-de-jatte à la Gotlib, sur petit chariot à petites roulettes métalliques, qui traverse la cohue et fait le coursier entre deux échoppes d’habits.

Essuyeur de gouttes du lavabo des toilettes d’un restaurant chic.

Toutes les confessions s’entremêlent ici à Mumbaï, dans une détente et semble-t’-il dans une certaine tolérance. Les brushings stylés des barbes, des moustaches sont surprenants, les broderies sur capes et capets sont infinies, et les déclinaisons des saris et des voiles sont multiples.

Une femme tout en noir, un enfant dans les bras s’approche en cherchant à m’expliquer quelque chose. Je ne comprends pas le Hindi, d’autant plus que son visage reste caché, ses yeux le sont également, mais sa main qui vibre à la manière italienne, devant sa bouche masquée est insistante.

Je comprends soudain son étrange chorégraphie en burka et m’aperçoit qu’elle mendie et qu’elle a faim.

Au retour de tournée d’Indore, nous traversons à l’aurore sur les boulevards à 6 voies du centre, l’énorme marché aux salades, épinards et feuilles de bananiers. Il ne reste qu’un maigre filet pour se faufiler avec le taxi. Le bitume s’est transformé en un jardin frais à perte de vue. Le foisonnement de jambes et le rythme pédestre ont pris le dessus sur la cacophonie. Ça me rappelle cette métamorphose magique des Champs-Elysées en une nuit, lors du bicentenaire en 1989, en un gigantesque champ de blé, sans aucun véhicule.

La ville connaît 3 mois de très forte mousson (juin à août). Les bâtiments presque neufs paraissent déjà dater des années 60’, car défraichis par les traînées de mousses, de champignons noircis et totalement encloqués par l’humidité.

Mais sur la grande table de la rue on retend vite la nappe, colorée de mille fruits et légumes, sur cette vase séchée omniprésente.

Et toujours des centaines et des centaines de personnes...et encore des centaines de personnes qui déambulent, dans tous les sens. Des corps qui ont abandonné la lutte, car s'en est une véritablement, et errent le regard hagard, avec un demi pagne entre les jambes, couché l'air relax, planant dans je ne sais quelle sphère. On les enjambe. Certains corps paraissent déjà morts.

A certains carrefours nous sommes assaillis par d’autres mendiants, femmes avec enfants dans les bras qui vous fixent droit dans les yeux pendant 40 secondes, un compère dont les membres sont pliés dans de bizarres postures, et dont certains segments ont été coupés. Il cogne au pare-brise arrière avec ses moignons. Ses yeux partent dans différentes directions. Le chauffeur me remonte la fenêtre, et je vois le conducteur du rickshaw voisin plié en quatre,…de rire.

Laisser passer les ondes d’angoisses dans le ventre…et puis elles s’envolent à nouveau…pareil pour les sensations de claustrophobie. Car au fond les « mumbaïens » sont assez calmes, et peu stressés, mais surtout affairés à ne pas perdre leur temps…et tout continue. Ce qui nous semble être du stress, ou de l’excitation, révèle en fait la densité inimaginable, et qui crée malgré elle un brouillage continu ; un saute-mouton perpétuel du cadre de l’image.

Dans le quartier Dhobi Gat, vers Mahalaxmi, se trouve le plus grand lavoir (à ciel ouvert) du pays. 5000 personnes y vivent et y 10'000 y travaillent. Leurs loges font à peine 3 à 5 m2. Ces centaines d’énormes bassines, chacune contenant une autre teinte, se partagent le sol. Dans les airs sont suspendus les milliers de vêtements par texture, matière et couleur de toute la ville… Sublime !

Les « malls » (grands centres commerciaux) fascinent toujours par leur luxe, leur design hygiénique. A Mumbaï ça sonne comme un caisson de décompression obligé, car c’est soudain le frais, étonnement le calme, les grands espaces et la totale propreté suisse que l’on retrouve. On y entre comme à la prison de Bochud ou de Fresnes, par multiples portillons de détecteurs de métaux.

Ceux-ci nous renvoient cependant directement aux autoroutes du commerce mondialisées, déjà toutes identiques aux 4 coins du globe. On y trouve TOUT. Et nous y avons été sauvé plus d’une fois avec nos problèmes d’ordi Mac.

Dans le monde de l’informatique, depuis 15 ans des villes comme Bengalore, Chennai et Hyderabad sont devenues les championnes des I.T., les Sillicon Valley indiennes ; des dizaines de kilomètres d’immeubles de verres gigantesques le long de gros boulevards, véritables vaisseaux spatiaux de modernismes futuristes, qui repoussent la saleté au centre des cités, cerveaux des plus grandes entreprises de software du monde, toutes installées là-bas. Et celles-ci paient bien, les jeunes indiens brillantissimes et flambeurs le savent bien.

Au tout début des années 90’ l’Inde vit un énorme boom avec la libéralisation du transport privé : la voiture, la moto. Mais la plupart des villes sont complètement prises de vitesse par le phénomène. Dans toutes les villes moyennes c’est le Guinness-book de la saturation. Et comme chaque gros village compte déjà un million d’habitants…

Tout tracé, aussi loufoque qu’il paraisse est possible en Inde. Il n’y a pas de droite ou gauche, il y a surtout un klaxon constant, …et on s’écarte devant plus gros que soi. On peut également rouler en marche arrière sur l’autoroute ou en contre-sens sur les boulevards. Etonnement il faut l’admettre, cette règle des fluides qui rendrait épileptique plus d’un allemand, fonctionne plutôt bien en ville. La masse s’écoule par tous les interstices et ne stagne pas. C’est la loi de l’organicité.

Se frotter à cette vérité c’est aller prendre le train local, véritable battement de cœur de Mumbaï. Eprouver l’agglutinement, l’entassement organique. Quand il n’y a plus de place, tout se compresse et se déforme, et la place se trouve toujours. Les gens s’éjectent dans des cris à l’extérieur du wagon, puis c’est le reflux qui aspire à l’intérieur une nouvelle marée de passagers. Il n’y a pas de portes dans les trains, ça facilite quelques peu le va et viens, mais lorsqu’on roule il faut bien se tenir. Les jeunes téméraires sont cramponnés comme des geckos à l’extérieur du wagon… Les gens ne se touchent pas, mais s’entassent proprement les uns contre les autres. On s’écrase avec un sentiment du travail bien fait, du rangement réussi et efficace.

L’individu disparaît pour l’espèce, et naît le groupe infini, la masse.

Chaque personne n’est plus qu’un seul grain de poudre de résine sur l’archet du violon, chaque personne n’est plus qu’une goutte de sueur sur le clapet du si-mineur 3ème octave du clarinettiste-basse. Chaque personne n’est plus qu’un quart de poil de feutre de la baguette gauche du percussionniste. Mais nous faisons bien tous partie de la même œuvre symphonique.

Le vide n’existe pas à Mumbaï, le vide est rempli, rempli de désordre, c’est l’apologie du chaos, mais on ne s’en soucie pas trop, on l’accepte comme sa chemise trempée de sueur et sa culotte, et ça détend fortement.

Le train est dans la vie, la vie est dans le train, les sons progressent et varient selon sa vitesse, et c’est une musique extraordinaire, hypnotique et pleine de réminiscences.

Dans le train, le journal qui s’ouvre du voisin est une peinture, un dessin avec plein de hiéroglyphes, une sculpture, des formes, des ondes, des rythmiques de ronds avec des pointes comme des vagues…et pour lui, avec son capet musulman, il lit intensément les derniers résultats de la coupe de monde de cricket.

Dans le train les gens sont toujours tirés à 4 épingles, chemises propres, repassées.

Le long des voies ferrées dans les gares, toutes les terres possibles sont cultivées. On y produit des salades, celles que l’on retrouve sur les marchés. L’eau avec laquelle elles sont arrosées, et qui circule dans les petits bisses, est indescriptible.

A la sortie du train, en arrivant à Andheri East, les voyageurs font la queue pour prendre leur rickshaws. Le véhicule qui resquille la file des passagers est instantanément violement bastonné par un policier. Les indiens sont d’ailleurs très disciplinés à tous les guichets. Les regroupements sont toujours très calmes et surprennent par leur ordre.

Mais en dehors des axes bondés, il y a des accès à des parcelles de verdure retranchées étonnantes, parfois même assez vastes. C’est une des belles surprises de la ville. Certains quartiers comme Juhu, en bordure de la Mer d’Arabie, sont pleins d’arbres, il y fait frais, on a l’impression de se retrouver soudainement dans un petit bourg du Languedoc-Roussillon. Les mosquées possèdent souvent des arrière-cours avec jardin public, où l’on vient y marcher à toute vitesse en grands cercles. Le parc national Sandjey Gandhi, quasiment au milieu de la ville, avec collines boisées, possède un tout grand site architectural troglodyte de temples en grottes, datant du 5ème s. avec des statues de Bouddhas d’une dizaine de mètres ; très impressionnant.

On considère actuellement que la nouvelle classe moyenne indienne propulsée à seulement 10% de sa population, compte déjà 120 millions de personnes (= populations française et allemande réunies).

Le monde de demain sera indien, car dans l’obligation de s’en sortir pour ne pas crever d’un sang noir comme la majorité de leurs eaux déjà mortes, ils inventeront ici, à Mumbaï, au cœur de la machine à laver infernale, avec leurs centaines de milliers de techniciens, d’ingénieurs des plus performants de la planète le renouveau de l’or bleu, et du solaire. Car du soleil ils en ont à revendre…Ça sera un énorme pied de nez à tous leurs créateurs et prophètes réunis ; Brahma, Shiva, Ganesh, Mahomet, Jésus et Buddha.

…Ou alors comme le prévoyait Hubert Reeves, la planète continuera, mais…sans les indiens et bien d’autres.

Regard croisé sur l’Education

Nous découvrons le monde de l’éducation à travers une tranche de femmes fortes, filtrées par la mid-life-crisis. Ces quadras ou quinquas, pour certaines qui ont brutalement bifurqués de route, revenant à leur passion première ou redécouvrant du sens en dehors de la productivité hautement concurrentielle dans laquelle elles se sont laissées prendre, se regroupent sous forme d’équipes qui comprennent des sociologues, des éducateurs, des enseignants, d’arts plastiques et de mouvement, des danseurs, des musiciens, des profs d’art dramatique, des thérapeutes, des formateurs, des comptables et des professionnel du marketing (car on échappe pas au business en Inde), pour défendre des programmes sociaux, d’enseignement innovateurs, qui rompent définitivement avec le formalisme traditionnel très très rigide des habitudes indiennes (ou l’enfant est un peu considéré comme une boîte vide que l’on remplit de connaissances, qu’il recopie, apprend par cœur et recrache aux examens = enseignement transmissif).

Ces nouvelles pédagogies alternatives (qui s’apparenteraient avec ce que l’on connaît en France et Suisse sous les appellations Montessori et Steiner) viennent actuellement d’Australie, beaucoup de Malaisie, et d’Inde, notamment impulsées déjà dans les années 60’ par le philosophe décapant Jiddu Krishnamurti.

En Suisse et France c’est le Département de l’Instruction Publique, de l’Education Nationale qui décide des différentes matières et programmes qui sont proposés aux élèves. En Inde, l’Etat propose une sorte de base plus ou moins austère, souvent emprunte de fonctionnements hiérarchiques impressionnants, parfois très théâtraux, comiques ou effrayants, selon le regard que l’on y porte. Puis selon les provinces, et les directeurs, il y a une marge de manœuvre possible pour innover. Même si cela reste invariablement lié aux portemonnaies des écoles de faire leurs courses aux programmes extérieurs, il y a des choses qui se tentent. Dans ce monde scolaire très fortement guidé par la recherche absolue d’excellence, les parents sont également mis à forte contribution financière et sacrifient souvent TOUT pour leurs progénitures. En retour les enfants paraissent être enfermés dans des heures interminables d’études à la maison. Le jeu et la décompression ont, paraît-il, peine à prendre place.

L’Académie Helen O’Grady avec laquelle nous collaborons et avons parcouru plus de 12'000 km en train et bus à travers le pays (sur ces deux premiers mois de tournée ; dans les provinces du Kerala, du Tamil Nadu, de Karnataka, de Maharastra, de Mumbaï et Navi Mumbaï), travaille directement avec les enfants sur la notion des « 4C », paramètres d’avenir à leurs yeux et qui prennent tout leur sens dans cet univers encore pyramidal : Communication, Collaboration, Confiance et Créativité.

Car dans l’enseignement traditionnel les enfants sont drillés dès l’âge de 4 ans, et cela jusqu’à 16 ans, à vivre ou subir les grandes séries d’examens de fin d’année, où TOUT se joue en 2 semaines. Tout se joue aux notes, et quelles notes…des « 5,9 ou des 19,5 » ne seront pas suffisants pour entrer dans de prétendues « bonnes formations » (car en Inde on entre déjà à l’âge de 15-16 ans dans les « pré-universités »). Les « 6 ou 20 » sont donc obligatoires si l’on désire poursuivre ses désirs. La pression est extrême, surtout de la part des parents, et le phénomène tabou des suicides de jeunes étudiants (comme le vivent les japonais) est bien réel. Ingénieurs, médecins, avocats et informaticiens font partie de l’archétype du rêve indien. Beaucoup s’en servent pour s’éclipser du pays en Australie, Nouvelle-Zélande, aux USA ou au Royaume-Uni.

En Inde 70% des élèves étudient dans des établissements gouvernementaux et 30% dans l’enseignement privé. Dans l’enseignement public les classes peuvent facilement grimper à 50-55 élèves/classe. Les écoles primaires sont souvent bourrées entre 1000 et 2500 élèves chacune. Et comme il manque encore cruellement de bâtiments, on fait 2 services scolaires dans la journée, permettant ainsi à chacun de s’instruire. Mais à Mumbaï, 80% des enfants après 12 ans se déscolarisent, beaucoup partent travailler dans les rues ou les petits ateliers.

Dans les grandes villes bon nombre d’écoles ou d’universités publiques ou privées peuvent être tenues par une direction de « Pères », héritage d’une certaine culture chrétienne, même si la majorité des élèves sont hindouistes ou musulmans. Ces directeurs sont à la fois pédagogue, orateur, prédicateur à certaines heures de la journée, chef spirituel et chef administratif.

A Bengalore, à la prestigieuse « Christ University » nous en rencontrant un dans sa toge élégante de coton brillant blanc : il s’amuse tout en nous parlant, à aligner sur son PC dernier-cri, toutes les icones des caméras qui filment les cours en direct dans les classes… « Big Father is watching you ».

Entre le chef du département théâtre de l’université de Bengalore qui nous reçoit, et les diverses autres écoles, tenues entre autre par des Sœurs, les programmes créatifs d’expression théâtrale sont intégrés dans leur cursus non pas pour leur contenu, mais par affinité spirituelle entre le guru chrétien de notre chef de théâtre et l’ordre des Sœurs.

A Indore nous avons été invité à découvrir une école absolument incroyable ; la « G.D. Goenka Public School », véritable école du Futur, ceci dans un contexte à la fois magique et glaçant. Elle fait partie de ce nouveau concept de vie totale bulle « AC » (air conditioning) qui se répand fortement dans le pays. On ne sait pas si on entre dans une clinique privée de chirurgie esthétique, dont le médecin chef va être traqué pour ses penchants secrets pour l’eugénisme, un musée d’art contemporain, ou simplement une école. Un modernisme qui n’a rien à envier aux EPFL suisses de Lausanne et Zürich. Bâtiments architecturaux exceptionnels, avec des tombées de lumière entre les classes magnifiques. Toute leur pédagogie est basée sur l’interactif, dans des « ateliers-découverte», avec de multiples jeux, modules d’expériences tactiles, sonores, visuelles, même en math, physique, chimie et biologie. Marie était très impressionnée. Leur profs d’art sont au top et leur démos de danse Katak ou folklorique du Rajasthan, démos de musique traditionnelle indienne, de chant indien et d’art plastique étaient scotchantes.

Par le laboratoire d’informatique les élèves, dès le plus jeune âge, vont régulièrement interagir par vidéo-conférence sur monstre écran avec leurs futurs copains d’école du même genre, à Washington, Berlin, Dehli ou encore de Bordeaux.

Les classes comportent 25 élèves, et sont toutes équipées d’appareillage de projection high-tech. Dans les couloirs les ouvriers sont aux finitions, pour cette école qui accueillera ses premiers élèves dans une semaine. Dans les recoins du chantier plusieurs enfants de 8-10 ans travaillent à toutes les tâches de plâtrage, carrelage, ponçage. Je ne crois pas que ceux-ci fassent partie du lot des inscrits. A travers l’énorme baie vitrée, on voit dans le futur parc de l’école une vingtaine de cabanons de fortune en guise d’appartement pour les ouvriers. Nous nous retirons par les contrôles de sécurité « d’aéroport », prenons la route et ressortons de cette ville nouvelle, barricadée, totalement autonome dans son fonctionnement, comme une mini-nouvelle société avec ses commerces, restaurants, habitations, lieux de culture et d’éducation, qui tente de s’extraire par tout les moyens de la plaine brûlante et de ses concitoyens.

De notre côté, à travers les spectacles nous constatons que le public indien est le plus réservé et le plus pudique du voyage (adultes et enfants confondus).

Les élèves, dressés à la virgule, ne se présentent au premier abord que par des "Yes, Sir, Yes, Mum". Ils nous fascinent par cet anti-chaos soudain, cet ordre absolu, résultante d’un dressage assidu ? Les frayeurs et les rires sont plus timorés, dans un autre registre que les hystéries sud-africaines, mais les confidences de remerciement que chacun vient nous livrer en solo, ou en petit groupe quand ils ne se sentent plus observés, sont bel et bien les plus touchantes de toutes.

La place de l’Art vivant :

Comme dans tous les pays traversés, les moyens fournis à l'Art vivant sont souvent dérisoires. En Inde il est intrinsèquement lié aux festivals. Les festivals sont ici les fêtes religieuses, avec grands cortèges et défilés. Les danses et la musique sont traditionnellement offertes aux Dieux, lors de séances de plusieurs heures. Elles se passent souvent dans les temples. Mais il nous a été possible de les découvrir également dans des festivals à l’occidentale, ou dans des théâtres.

Les danses de Katak, par leurs jeux sculptés de bras et de rythmiques de pied, me fascinent. Le Kathakali, par ses multiples expressions de faciès, de chorégraphies d’yeux et de doigts hypnotiserait également n’importe quel autre acteur mime.

A Mumbaï, seuls 2 lieux sont véritablement connus pour accueillir du théâtre de création (comme on le conçoit à l’européenne) ; le National Art Performing Center et le Théâtre Prithvi , où nous sommes programmés en mai pour 2 représentations. La subvention culturelle (pour un lieu, ou une compagnie) d’argent public est un concept qui fait sourire ici. Presque toute opération s’articule autour de fonds privés et de plan D. La majorité des acteurs pour survivre, se réfugient à la télévision en attendant leur heure de grâce chez le gargantuesque Bollywood, qui produit plus de 1200 films par an !

Lors de nos tournées et passages dans ces « petites villes » de province, campagnes, et communautés, les organisateurs se démènent souvent à merveille pour nous permettre de jouer dans de bonnes conditions, c'est forcément émouvant. Les publics découvrent la plupart du temps le théâtre visuel pour la première fois. Après chaque spectacle il y a souvent une petite discussion sur le vif, un échange d'impressions, questions. C'est la pépite du voyage. Des gens de toute sorte prennent la parole ; des agriculteurs, des designers, des profs, des directeurs, des écrivains, d’anciens militaires, des gardiens de sécurité, des parents, des amis d’amis. Et des anecdotes, des synthèses extraordinaires sont livrées sur le vif, de ce que ces gens-là vivent au quotidien avec les problèmes d'eau, leurs rêves de rencontres à eux et leurs espoirs. En Europe je n’ai que trop peu vécu ce genre d'échanges.

Je redécouvre, et c'est ce dont je voulais me convaincre, la force de l'art lorsqu'il est offert en dehors des "zones de confort" (comme le dénomment les indiens qui nous accueillent).

Un acte artistique n'est pas vécu comme un divertissement intellectuel et conceptuel, mais comme une soif de découvrir et de ressentir. Avec Marie nous avons croisé des centaines de personnes de ce genre-là, provenant de larges horizons. En Suisse, quelque chose de trop bien huilé, de trop facile, trop proche du dû, rend cette simplicité difficile.

Je ne peux plus m'imaginer inventer un nouveau spectacle sans qu'il ne s'adresse déjà, au-delà du bassin lémanique, aux laotiens, vietnamiens et cambodgiens pour ne citer que ceux-ci.

Les Petits Riens :

Au cinéma, la censure érotique sur tout ce qui dépasse le bisou léger est totale. Les coups violents, le tabagisme et l’alcool le sont également. Si un acteur étranger grille une sèche, la toile est aussitôt placardée d’un énorme « Fumer nuit à la santé », le temps que la cigarette disparaisse de l’écran. Les duos amoureux, toujours dansés, dans le cinéma de Bollywood nous paraissent comiques pour leur côté sucré. Mais ils déchaînent des passions chez le public indien.

Mariages d’amour, mariage arrangé : Seul 10% des relations le sont par choix véritable. Si l’on a de gros problèmes avec la famille on peut faire appel aux « commandos de l’amour » : véritables guerriers rompus aux techniques militaires de l’enlèvement, ils sauvent les vrais amoureux et les font disparaître dans des zones où ils pourront refaire leur vie, loin des crimes de déshonneur familial.

La danse du oui : En Inde on dit « oui » de la tête avec un balancier qui correspond au signe mathématique de l’infini, ça amène beaucoup de confusion au début, car chez nous ce signe signifierait plutôt ; « ouais, bof, non …c’est pas vraiment ça, mais bon …OK ».

Les intouchables : L’éducation, et le taux d’alphabétisation record dans certaines provinces (comme le Kerala) sont les nouveaux remparts et le début d’un véritable recul face aux comportements archi-codés des diverses castes. Ces avancées se remarquent clairement chez les jeunes adultes citadins. Il sera dorénavant très difficile de convaincre un de ces indien mondialisé, connecté aux puissants réseaux sociaux, de l’impureté générationnelle et soi-disant dangereusement contagieuse de certains concitoyens.

Le svastika : Comme l'indique son nom sanskrit, est dans les mystiques orientales un signe de bon augure. Bien que se retrouvant dans toutes les cultures de l'humanité préhistorique, son utilisation systématique vient de l'Inde, et est utilisé aussi par le bouddhisme et surtout par le jaïnisme, qui sont toutes deux des religions d'origines indiennes. Les quatre bras représentent les animaux qui tournent en une danse infernale, la vie. Afin de se sortir des affres de cette vie, et de gagner le Nirvana, il convient aux croyants de montrer la foi la plus intense possible : c’est seulement alors qu’ils se sortiront de la ronde infernale des réincarnations. Chez les bouddhistes il représente la connaissance ésotérique et la roue du dharma. Le svastika, a bien entendu été repris par Hitler, qui en a changé le sens des bras et son inclinaison pour montrer son côté impie. Ceci est une autre histoire…

Au restaurant il y a toujours overdose de personnel qui attend, 9 serveurs pour 4 clients. Notre table vacille, un morceau de papier sous un pied suffirait, mais déjà 5 personnes se ruent sur notre table, m’arrachent le carton, le chef de restau donne ses ordres, le serveur désigné s’y prend visiblement mal, notre table vacille de plus en plus. Toc !...un gros coup sur la tête, plus de serveur, juste une honte qui gêne et qui flotte dans l’air.

J’aime bien le rituel du tchaï sur la rue, parmi les chauffeurs de mototaxi ; petit verre de thé au lait, parfumé aux épices. C’est un peu leur expresso de la journée.

Les Sikhs sont souvent grands et baraqués. Ils nous cachent 2 choses : sous leur coiffe une longue queue de cheval qui monterait au ciel, ainsi qu’une longue barbe en pointe qui leur chatouillerait le nombril. Celle-ci, ils la retroussent et la planquent sous le menton, mais savent instantanément la faire apparaître comme une grande langue, pour effrayer Félix et Léo !

Les soldats armés indiens sont toujours impeccables. Ils sont parés comme les mignardises d’un stand de la chocolaterie du Rhône, posé au milieu de la foire à bétail de Reconvillier dans le Jura.

Chantiers : Les femmes sont les premières ouvrières aux travaux routiers. Elles picorent de leur pioche le bitume, emportant les gravas dans une bassine sur leur tête. Elles sont très fines et très droites. Dans le contre-jour de fin de journée, elles apparaissent dans leur punjabis de travail comme des silhouettes de sherpas avec des auras de papillons.

Les bébés hindous ont souvent les yeux maquillés avec du charbon de noix de coco. Ce regard expressionniste permet de repousser le « mauvais œil », et protège ainsi l’enfant contre tout mauvais sort.

Manger : Jamais l’absurdité de jeter de la nourriture, ne nous a paru si forte qu’en Inde. Cependant les indiens ont un drôle de rapport avec celle-ci. Dès qu’on accède à un certain confort, on investit dans un petit ventre rond, c’est comme un placement affectif contre la mémoire de l’austérité et de la faim. Les corps empruntent du coup leurs silhouettes aux caricatures de Daumier des années 1870. Si par malheur vous vouliez jeûner, il faut savoir bien mentir, car par politesse et hospitalité on s’assurera 200 fois que vous ayez bien dîné.

Tigre : au milieu de la forêt de Möwgli, rugit le tigre. On le sent se rapprocher à trois dizaines de mètres, longer le bosquet, car les singes donnent l’alarme. Il est 8h du matin dans la réserve du Pench, les 3 guides ont les oreilles dressées, tous leur gestes sont hypnotiques, comme le ralenti d’un chat prêt à bondir. On entend les sons de la forêt qui vibrent, amplifiés par 8 dans nos têtes…mais le tigre trop timide, court toujours dans notre imaginaire.

Kerala signifie littéralement « pays des cocotiers ». On y produit en très grande quantité le lait de coco, matière première de la cuisine indienne. Dans cette province du sud-est du pays, résolument verte, on y trouve également énormément de bananiers et de rizières. Elle est nommée la « Venise de l’Inde » pour ses kilomètres de cours d’eau et de canaux qui serpentent en retrait de la côte. Les meules de foin de riz sont des stupas, comme des seins de femmes flamandes dressées au ciel.

Les grandes usines ont fui cette province communiste, prétextant que les syndicats (bien présents) empêchaient les ouvriers de se mettre au travail…La réalité, on s’en doute, est tout autre. Les marges de profit sur la masse salariale ne pouvaient plus s’appliquer avec la même démesure qu’ailleurs. Une frêle tradition de résistance est bien réelle par là-bas.

Corruption : On estime à 30% de perte des budgets de l’Etat dans des pots-de-vin entre businessmen et politiciens.

La région des « Hill station » du Nilgiris (collines qui pointent entre 800m et 1000m) entre les villes de Mysore et Coimbatore, est décrétée zone écologique. On la nomme « la Suisse du sud de l’Inde ». Les plantations merveilleuses de thé y abondent. On s’y réfugie pour échapper aux chaleurs torrides de la plaine, et on y apprécie la propreté. Le plastique y est banni, et les emballages ne se font qu’avec du papier. La propreté n’est donc absolument pas une affaire de gènes, mais bien d’éducation. Singapour, territoire surpeuplé et si proche des frontières indiennes, en est la preuve.

Il n’y a pas de saleté en Inde, il y a juste une certaine paresse à appliquer certaines contraintes…

Surgissant du parc sur la colline, 20 Perroquets verts viennent boire ce matin à Andheri East, au jet d’une citerne qui fuit.

Impôts: La fin de ce grand voyage de 24 mois sonnera peut-être bientôt comme une grande tristesse, mais deux choses me réchaufferont le cœur :

a) retrouver la famille et les amis proches

b) et surtout payer des impôts, les plus élevés qui soient, montons-les jusqu’à 80% comme en Norvège ou en Suède s’il le faut, mais chérissons ce rempart contre l’avilissement. Chérissons notre anti-culture de la « Charity » qui résonne si fort dans le monde anglo et ses anciennes colonies, chérissons ces quelques règles d’entraide communes un poil moins cruelles que ces autres-là. Chérissons et soutenons toutes les initiatives de l’élargissement du Bien Public, Patrimoine d’une certaine altérité, du mieux-vivre ensemble, des plus jeunes aux plus âgés de demain.

 Mumbaï : Déclin ou Mirage de l'Homme Nouveau ? (16 janv - 30 mars 2014)